Elle résolut de fournir à chaque pensionnaire de la Maison de retraite un laboratoire microscopique garni de petits ustensiles où on confectionnerait de petites potions, de petites pilules. A ces laboratoires seraient annexés de petits jardins botaniques, où l’on cultiverait de petites plantes médicinales propres à être transformées en apozèmes, extraits, etc. De plus, l’administration aurait des employés spéciaux chargés de consommer les produits pharmaceutiques des pensionnaires, et obligés d’éprouver tous les effets qu’on a le droit d’en attendre. Avec d’aussi puissants moyens de distraction, il faudrait être atteint des accidents tertiaires d’un spleen constitutionnel pour ne pas être dans un état perpétuel de jubilation.
La maison renfermerait un vivier de retraite pour les sangsues hors de service ; les pensionnaires qui voudraient varier leurs plaisirs, auraient le droit de s’en appliquer comme distraction, mais il leur serait expressément interdit de les consommer sous forme de friture.
Voilà le projet que j’ose qualifier de sublime, et si les pharmaciens ne se soulèvent pas comme un seul homme pour offrir à la maison Dorvault une statue en pâte de guimauve, je déclare que je ne croirai plus à la reconnaissance des hommes, et que j’aurai plus d’éloignement que jamais pour le métier de philanthrope.
Entendez-vous ces gémissements sourds, entrecoupés de sanglots désespérés, qui partent du Jardin des plantes ? Cependant la lionne n’a pas perdu ses petits, l’hippopotame n’a point à regretter sa belle compagne, les carnassiers sont calmes, les solipèdes souriants, les ruminants paisibles, les reptiles dorment, les oiseaux se taisent. Ces accents déchirants sortent de la poitrine d’un bimane. Ce bimane, c’est M. Valenciennes, qui, ne pouvant faire oublier Cuvier, veut au moins éclipser Jérémie, de lamentable mémoire.
Il paraît qu’il est question de retirer aux professeurs du Jardin des plantes le logement qu’ils occupent dans cet établissement et de les exproprier pour cause d’inutilité scientifique. Bien entendu que tous ne sont pas inutiles à la science ; mais on ne veut pas faire de jaloux. On destine, dit-on, ces logements aux bêtes du jardin. M. Valenciennes prétend que le motif est insuffisant pour le priver de sa maison ; qu’il appartient à l’établissement (section des professeurs), et que l’en chasser, c’est faire une brèche dans les collections. Il chante du matin au soir en s’accrochant aux portes :
Air du Juif errant.
Que mon sort malheureux
Est donc triste et fâcheux !
Eh bien ! oui, il est triste et fâcheux, le sort de M. Valenciennes ; un professeur qui a six ou sept places ne peut pas se loger comme le premier croquant venu. Maître Jacques mettait sa souquenille quand Harpagon lui parlait de ses fonctions de cocher, et la quittait pour prendre le tablier blanc aussitôt qu’on lui parlait de ses fonctions de cuisinier. M. Valenciennes est comme maître Jacques, il veut faire les choses en règle et loger chacune des sciences qu’il professe dans une pièce à part, parce qu’il désespère d’en trouver une assez grande pour placer tout son savoir dans la même.