— Comment faire aujourd’hui ? Il est trop tard, la mairie est fermée.

— On n’a pas besoin de tant de cérémonies pour reconnaître son enfant, si vos intentions sont bonnes. Asseyez-vous là, prenez une plume, et écrivez ce que je vais vous dicter.

— Dictez.

— Je déclare être le père de l’enfant du sexe masculin que mademoiselle Z… a mis au monde aujourd’hui, 5 mars 1860. — Très-bien, signez maintenant ; cela suffit. Embrassez votre fils, embrassez la mère, et courez sans vous arrêter au chemin de fer le plus voisin.

— Pourquoi cela ?

— Parce que les frères sont à vos trousses, et si le barbu a l’air furieux, le moustachu me semble exaspéré.

— Les frères le savent !!! (de pâle il devint vert) alors je suis perdu !

— Le fait est que la situation est tendue. C’est un motif de ne plus perdre de temps ; partez.

— Je n’ai plus de jambes, docteur.

— Eh ! eh ! Voilà le quart d’heure de Rabelais qui va sonner ; il faut solder la carte à payer du sentiment. — Eh ! eh ! jeune gandin, vous vous introduisez dans une famille d’honnêtes gens, vous séduisez une jeune fille bien élevée, histoire de passer le temps, et vous croyez que l’accident n’aura pas de suites ! Pardieu ! la chose serait commode, vous n’avez donc jamais vu les drames de l’Ambigu ! Vous ne savez donc pas qu’il faut toujours à la fin des pièces que la vertu triomphe. Eh ! eh ! si je ne me trompe, la vertu ce n’est pas ici le gandin, vous avez deux remords, l’un barbu et l’autre moustachu qui courent après vous pour vous faire un mauvais parti, car ils vous massacreront, mon jeune monsieur. Je me connais en physionomie, et les deux frères ont la mine de gens qui vont tuer quelqu’un : au fait pourquoi se gêneraient-ils ? Que voulez-vous qu’on fasse à des gens qui tuent l’homme qui a tué l’honneur de leur sœur ? Eh ! eh ! eh ! vous avez en ce moment une drôle de figure, et si les autres gandins vos amis pouvaient vous voir, ils seraient, pour quelque temps au moins, dégoûtés de courir la fillette, autrement que pour le bon motif.