« Chaque succès d’un ami était véritablement une de ses fêtes. » — Ce qui signifie : qu’à chacun de leurs succès, ses amis lui souhaitaient sa fête. Ah ! si l’auteur avait dit : était véritablement une fête pour lui, ce serait différent, mais il s’est bien gardé de le dire. — « Durant ses années heureuses où sa franche nature se déployait avec expansion, » — Durant exprime une idée non interrompue, on verra tout à l’heure qu’il n’y a pas eu permanence dans : les réunions, qui sont l’objet principal de la phrase ; il faut donc dire : pendant ses, etc., — « et avant les mécomptes, » — Quels mécomptes ? — « il fut admirablement secondé, par une femme distinguée, son égale par le cœur QUI réunissait » — Le cœur ? — « à son modeste foyer, dans des conversations vives, bien des hommes » — Pour exprimer l’augmentation, on peut dire bien au lieu de beaucoup : je l’aime bien mieux ; pour exprimer la quantité, beaucoup est plus correct ; beaucoup d’hommes ! — « alors jeunes, et dont plusieurs étaient déjà, ou sont devenus célèbres. Elle lui donna successivement deux filles, mortes trop tôt pour le bonheur de tous deux. Son dernier bonheur à LUI s’éteignit avec l’épouse à jamais regrettée dont les restes sont ensevelis ici.

« Depuis qu’il l’eut perdue, il continua de faire le bien comme auparavant, avec le même zèle, avec plus d’empressement encore, s’il se pouvait. Vous l’avez vu souvent, soit au sortir de la chambre d’un malade que ses soins avaient mis hors de péril, soit dans les heures d’entretien de l’amitié, INQUIET CEPENDANT, AGITÉ TOUJOURS, et le devoir accompli, ayant comme hâte de se dérober. » — De se dérober quoi ? ou de se dérober à quoi ? — « Il y avait une partie de lui-même qui était ailleurs. » — Qu’est-ce qu’une partie de lui-même pouvait faire ailleurs ? où était cette partie ? quelle était cette partie ? Problème ! problème !!! « Il semblait que quelqu’un au dehors l’attendait. Le QUELQU’UN qui l’attendait, c’était CELLE même, CETTE compagne de toute sa vie, qui le reçoit aujourd’hui dans cette tombe.

« Digne et excellent ami ! il avait ce qui aurait pu consoler, » — Consoler qui ? il faudrait au moins : le consoler. — « l’estime de tous, la chaleureuse amitié de quelques-uns. Rattaché en qualité de médecin à cette École normale dont le seul nom lui était cher, » — On rattache un cheval qui a cassé son licou ; on ne rattache que ce qui est détaché ; on attache ce qui ne l’a pas été. — « il y retrouvait les souvenirs qu’il affectionnait ; honoré d’une distinction tardive, mais si méritée, qu’il avait gagnée aussi sur ses champs de bataille à LUI, » — A lui tout seul ! Champs de bataille brevetés à l’usage d’un homme seul. — « Il y avait été sensible de la part du gouvernement qui réalisait l’un des vœux de son cœur national, » — rengaîne déjà notée — « et qui réparait la douleur de 1814. » — Ici M. Sainte-Beuve dit tout le contraire de ce qu’il veut exprimer. Réparer une douleur serait la remettre à neuf et non la faire oublier ; de plus, l’auteur devrait au moins donner l’adresse de l’artiste en vieux qui se charge de réparer les douleurs endommagées et d’en faire des douleurs toutes neuves.

« Mais il y avait en lui un vide QUE rien désormais ne pouvait combler. Homme excellent, QUI a beaucoup aimé, beaucoup souffert, QUI a de tout temps servi ses semblables jusqu’à en vouloir mourir, » — Voilà peut-être l’origine du fameux : Il s’en ferait mourir. — « le repos enfin lui est venu. Cher X…, repose en paix ! le souvenir de tes vertus pratiques, de ta prodigue bonté, de ta délicatesse de sentiments, vivra à jamais… » — rengaîne funèbre. — « chez tous ceux qui t’ont connu et ne mourra qu’avec eux. »

Dans le dernier alinéa, on trouve neuf fois le mot QUI.

TOTAL : plus de 53 FAUTES graves ou légères contre les règles de la langue, le goût et le style, dans un discours académique de soixante-sept lignes.

On raconte que Malherbe mourant mit son confesseur à la porte parce qu’il écorchait le français ; si l’on avait prononcé une pareille oraison funèbre sur sa tombe, le régénérateur de la langue française eût été capable de ressusciter pour cause d’indignation. On me dira peut-être que M. Sainte-Beuve a écrit des choses correctes et même charmantes ; je le sais fort bien.

Voiture, aussi, écrivait des choses charmantes ; seulement, il mettait parfois quinze jours à composer une simple lettre ; Voiture, forcé d’écrire une oraison funèbre en vingt-quatre heures, l’aurait peut-être fait en aussi mauvais français, mais il se serait passé sa plume au travers du corps après l’avoir prononcée.

Malgré l’emphase, les rengaînes et les erreurs grammaticales qui font l’ornement du discours de M. Sainte-Beuve, on doit cependant lui rendre la justice de convenir que les éloges donnés à la vie d’Armand X… ont été mérités ; c’était un digne homme : mais pourquoi étaler sur sa tombe ces loques de rhétorique ? Quelques mots simples et partis du cœur sont plus doux pour l’ombre d’un ami que des éloges en pompeux galimatias.

L’homme de bien serait capable de mourir en canaille, pour échapper à des oraisons funèbres écrites en aussi mauvais français.