Je demande bien pardon à MM. les pédants d’avoir empiété sur leur domaine en accomplissant cette besogne de cuistre ; mais il est possible qu’un jour je sois pris du désir de devenir académicien, et je ne suis pas fâché de me créer un titre dont, ce jour-là, MM. de l’Académie voudront bien me tenir compte.
Un homme qui s’est distingué dans tous les genres, et dont le monde connaît l’effrayante fécondité intellectuelle, a juré de cueillir une palme dans chacun des arrondissements de la gloire ; il s’est illustré comme organicien, — comme Hercule chez Danaüs, — comme néologiste, — comme favori des muses qu’il a mises sur les dents ; hélas ! elles n’étaient que neuf ; — il s’est enivré à cette coupe d’ambroisie que la foule enthousiaste remplit pour les grands hommes qu’elle admire ; eh bien, cette gloire ne lui suffit pas, son génie, plus opulent que le Juif errant, mais aussi infatigable que lui, marche, marche sans s’arrêter à la conquête de nouveaux lauriers. Hier il s’est réveillé architecte, il veut faire oublier Michel-Ange et Visconti ; il s’est réveillé avec le plan complet d’un hôpital dans la tête ; ses lobes cérébraux sont si vastes, qu’il n’en est nullement incommodé.
Son plan est grandiose comme le Champ de Mars, et beau comme l’antique. Tout fonctionnerait par le moyen de la vapeur, le service serait fait sur des petits chemins de fer ; les ordres transmis télégraphiquement. Les médecins seraient en ébène, les internes en acajou, les externes en noyer, les roupious en sapin du Nord ; les infirmiers seraient remplacés par d’ingénieuses machines qui ne boiraient plus l’alcool des préparations anatomiques.
Le matériel occuperait tout le rez-de-chaussée, l’administration, tout le premier. (Nota : il n’y aurait pas de second étage.) Ce serait admirable. Les élèves du grand homme passent nuit et jour à copier, dessiner et corriger les plans du maître. C’est tout une révolution dans l’architecture hospitalière. Il est probable que l’hôpital portera son nom.
Lorsque je subirai moins complétement l’enthousiasme que ce projet m’inspire, je crois que je ferai la réflexion suivante : C’est bien hardi, même pour un homme de génie, de débuter par un si grand monument : à sa place, j’essayerais mes forces en construisant d’abord des petites-maisons : on ne sait pas ce qui peut arriver.
M. Flourens est membre de l’Institut depuis trente-huit ans. C’est un savant laborieux qui remplit souvent son écritoire. Je ne puis comparer les produits de son génie à ces torrents impétueux qui bouleversent la physionomie d’une contrée et lui donnent un nouvel aspect. Oh non ! Le torrent est un petit ruisseau clapotant doucement sur des cailloux proprets ; onde limpide, du reste, et que les moutons peuvent boire sans crainte, elle ne porte pas à la tête.
M. Flourens a donc beaucoup écrit, surtout sur la physiologie, qui est sa spécialité. De son commerce avec la science, il est né toute une famille de petits mémoires, de petites brochures, de petites notes, mais pas de gros livres. A quoi bon ? Un diamant a plus de prix qu’un tombereau de pavés, et il ne procrée que des diamants. Aussi se découvre-t-il avec une respectueuse émotion lorsqu’il parle de ses travaux.
Le savant professeur présente, aussitôt éclos, ses petits mémoires à l’Académie ; il prend soin d’en faire lui-même l’éloge ; il les caresse de la voix, du regard, du geste et semble dire à ses pairs : Chers collègues, permettez-moi de jeter un nouvel éclat sur notre illustre compagnie. Dans ces quelques pages, j’ai condensé la quintessence de la lumière : osez lever les yeux. J’ai entouré ce nouvel astre d’un verre dépoli pour vous éviter les éblouissements.