On est bien à son aise pour louer M. Flourens ; on n’a pas à redouter qu’il vous crie : Assez, vous m’étouffez. Il vous pousse du coude, vous encourage du geste ; son regard vous dit : « Allez, montez encore, vous ne direz jamais tout le bien que je pense de moi. » Il est inébranlablement convaincu que sa gloire appartient aux archives du monde. Lorsque notre planète, poudroyée par la main du temps, retournera à l’état de chaos, il compte que son nom surnagera seul au-dessus du grand effondrement.
Parmi les œuvres de M. Flourens, il en est qui constituent le dessus du panier, et qui soutiennent, comme les colonnes de granit d’un temple, l’édifice de sa réputation. Je n’en puis faire la longue nomenclature. Je me bornerai à rappeler les travaux qui ont répandu son nom dans la foule.
L’un a pour sujet l’étude de la phthisie des canards. On peut conclure des profondes recherches de l’auteur que les volailles poitrinaires doivent rechercher les climats de l’Italie. Les canards ont contribué à faire entrer M. Flourens à l’Institut, et même à l’Académie française, dont il fut élu membre en 1840. Son compétiteur était un nommé Victor Hugo, qui dut s’effacer et attendre des jours meilleurs.
Dans un autre ouvrage, le savant physiologiste démontre que la garance mélangée aux aliments, colore en rouge les os des animaux victimes de cet abus de confiance. Un certain Duhamel avait déjà trouvé cela, il y a une centaine d’années, mais il est mort depuis si longtemps qu’on a bien pu l’oublier.
J’en dois faire ici le pénible aveu, mais notre siècle n’a pas su tirer parti de cette nouvelle application de la garance, c’était cependant un moyen aussi simple qu’ingénieux de fournir à la troupe des boutons de culotte pareils aux pantalons. On n’a pas saisi toute l’importance qu’une pareille modification pourrait avoir sur la tenue du troupier français.
Un autre grand travail de M. Flourens a pour sujet la longévité humaine. L’ingénieux savant s’est dit : La moyenne de la vie est de 37 ans. Avec l’aide de l’histoire, de la statistique et d’une main de papier, je vais faire un ouvrage qui portera cette moyenne à 120 ans et même à 160 pour ceux qui en achèteront deux exemplaires. Il est entendu que cette longévité sera exclusivement réservée aux souscripteurs.
On a considéré la femme de trente ans comme une hardiesse de Balzac ; grâce à l’eau de Jouvence de M. Flourens, la femme de trente ans pourra encore habiller des poupées. Cet illustre savant a ouvert aux cœurs tendres des horizons à perte de vue, et les bisaïeules devront se cacher de leurs arrière-petits-enfants pour recevoir des billets doux.
Il ne faut pas se le dissimuler, mais l’ouvrage de M. Flourens a produit un terrible effet au point de vue de la morale. Beaucoup de gens qui avaient pris leur retraite, se sont crus capables de gambader encore sur la corde du sentiment. Mais, hélas ! l’illusion fut courte, et les imprudents durent reprendre au plus vite la route vertueuse et monotone du régime, bornée au couchant par un garde-malade et au levant par l’habit noir d’un médecin.
Cependant un homme a pris ce livre au sérieux. C’est M. Flourens. Il a compris que c’était pour lui une affaire de postérité, et que sous peine de perdre la confiance des races futures, il était obligé de vivre 160 ans. Il s’est donc incliné devant la nécessité en se disant : Je vivrai cent soixante ans, pas une semaine de moins.
Avez-vous parfois rencontré de ces avares qui fuient la foule, parce que son frottement use les habits, qui ne saluent jamais de peur d’user leurs chapeaux ? M. Flourens n’a pas ce vilain défaut pour les choses que l’argent peut remplacer ; mais il porte l’avarice de la vitalité jusqu’aux limites du possible.