Quand il néglige de saluer les gens, c’est qu’il ne les voit pas : regarder use les yeux ; s’il les voyait, ce serait peut-être la même chose ; lever les bras use les articulations. Il ne fait jamais par minute plus de dix-sept pas de soixante-quatre centimètres, et supprime de son existence tout ce qui peut augmenter de trois pulsations les battements de son cœur. Il n’élève jamais sa voix douce et lente, et ménage ses poumons pour prononcer les discours des séances annuelles qu’il dit d’une manière fort élégante en qualité de secrétaire perpétuel.
L’existence de M. Flourens est brodée de toutes les distinctions que peut désirer un savant. Membre de l’Institut, de l’Académie française, professeur au Muséum, au Collége de France, ancien pair de France, sénateur, commandeur de la Légion d’honneur (et j’en passe), sa vie laborieuse a été richement récompensée.
Il n’envie la gloire de personne, pour cette raison qu’il n’en connaît pas qui vaille la sienne. Cependant, il est poursuivi par la petite préoccupation de continuer, en l’effaçant, Fontenelle, qui jadis occupa avec un certain éclat sa place de secrétaire perpétuel.
On prétend que M. Flourens collectionne avec passion tout ce qui a appartenu à son prédécesseur. Tout devient pour lui, depuis la perruque jusqu’aux pantoufles, une relique historique et sacrée. Il écrit ses discours dans un fauteuil de Fontenelle, enveloppé dans une robe de chambre de Fontenelle, et avec une plume de Fontenelle, qui, malheureusement, n’avait pas à sa disposition les plumes de M. Flourens.
Je ne sais si cela tient à la défroque ou à une coïncidence, mais M. Flourens a de grands rapports avec l’auteur de la Pluralité des mondes. Il possède son esprit exact et géométrique, son style élégant, un peu limé, auquel on peut parfois reprocher trop de raffinement dans les idées et de recherche dans les ornements. L’ensemble en présente pourtant des qualités éminentes et solides.
Ces qualités se retrouvent dans les éloges académiques consacrés à la mémoire de feu ses collègues. Ses portraits sont ressemblants, bien qu’un peu flattés. On ne saurait cependant adresser ce petit reproche à son éloge de Blainville, qui peut passer pour un éreintement.
Il est vrai que Blainville avait pris le soin de se venger de son vivant de l’éloge qui l’attendait après sa mort. Il avait osé dire que M. Flourens n’est ni anatomiste, ni physiologiste, ni zoologiste, ni même écrivain. Voilà des énormités que personne ne voudra croire.
M. Flourens est d’un naturel affable, plein de douceur, d’urbanité et même d’obligeance, surtout si ce qu’on lui demande n’est pas de nature à lui occasionner beaucoup de mouvements. Lorsqu’il marche, il penche un peu la tête, comme pour mieux recueillir les murmures d’admiration qui doivent s’élever sur son passage. Sa figure bienveillante est toujours illuminée d’un sourire de profonde satisfaction.
Son front, que la science, cette grande épileuse, a depuis longtemps dégarni, est cependant tapissé par une mèche napoléonienne en virgule, toujours rigoureusement composée du même nombre de cheveux, dont aucun n’est blanc : M. Flourens n’a encore, il est vrai, que 72 ans. Son nez, fortement charpenté, ombrage une bouche assez fendue pour n’arrêter aucun mot au passage.
Il faut tout prévoir, surtout l’imprévu : le système de conservation adopté par le savant physiologiste ne le met pas à l’abri des tremblements de terre, des chutes de comètes ou des éclats du tonnerre (les hauts sommets attirent la foudre). Il a exprimé la volonté formelle, en cas d’un pareil accident, d’être secrètement embaumé et placé à demeure dans son fauteuil de secrétaire perpétuel, qu’il habiterait jusqu’au 12 avril 1950, onze heures vingt-cinq minutes du matin.