Parlons un peu du zouave, qui est le lion du moment[7]. Je lui offre cinq cents francs pour chaque malade choisi par moi et atteint de paralysie, qu’il guérira ; mais il me donnera cent francs (je lui fais la part belle), pour chacun de ses malades qu’il ne guérira pas. On m’objectera peut-être qu’un zouave ne peut pas prélever tous les jours cent francs sur le sou de poche de sa solde. Cela est vrai pour tout autre, mais celui-là fait des choses si extraordinaires, qu’un miracle de plus ou de moins ne doit pas lui coûter beaucoup. Dans tous les cas, je compte sur l’enthousiasme de ses prôneurs et admirateurs pour faire son jeu.
[7] Comme les gloires passent ! qui se souvient aujourd’hui du zouave guérisseur ?
Les guérisseurs improvisés ont, en général, une pommade, un onguent, des pilules qui guérissent tout. Notre zouave a perfectionné et simplifié la thérapeutique ; il semble vouloir porter un coup funeste à la pharmacie : son mépris pour les médicaments est complet. Il répand autour de lui la santé gratis et sans efforts, comme la rose répand son parfum. Gratis ! c’est d’une belle âme, mais lorsque ses clients reconnaissants lui offrent des tabatières enrichies de diamants, ou d’autres témoignages palpables de leur gratitude, les repousse-t-il avec indignation ? Voilà ce qu’il faudrait savoir.
S’il guérissait les malades en leur jouant de son trombone, je serais moins incrédule. Jadis Josué a renversé les murs de Jéricho au son de la trompette, et un trombone vigoureusement embouché pourrait peut-être mettre les infirmités en fuite. Mais il dédaigne de pareils moyens et tire sa puissance d’une vertu qui est en lui.
En fait de vertus, je savais les zouaves richement dotés de vertus guerrières ; mais je ne serais jamais allé chercher sous leur fez des vertus thérapeutiques ou théologales. S’il était seulement zouave pontifical, je me dirais : le rayonnement du trône de saint Pierre peut faire naître de pareilles aptitudes.
Non ! j’ai beau chercher des explications terrestres, toutes me craquent dans la main, et je suis malgré moi forcément ramené à confesser l’évidence des miracles. Mais je tombe dans une autre perplexité, leur quantité m’épouvante. Aujourd’hui il guérit les malades, demain il ressuscitera les morts, n’en doutez pas ; que les agonisants prennent leurs numéros.
Les saints les plus fameux ont bien fait par-ci par-là quelques petits miracles, mais pas un n’en a contracté l’habitude, et si l’on eût exigé de l’un d’eux la corvée de guérir une trentaine de malades par jour, rien qu’en les regardant dans le blanc des yeux, il aurait immédiatement donné sa démission.
Je commence à croire que l’administration commet un véritable sacrilége en obligeant M. Jacob à souffler dans un trombone au lieu de lui élever des autels. Quand on fait des miracles à remuer à la pelle, on doit dédaigner même une place dans le calendrier, et si le célèbre zouave possède la moindre ambition religieuse, à l’expiration de son congé il se fera dieu. Eh ! pourquoi pas ? Le dieu Jacob, avec sa grande barbe et des rayons bien dorés fera aussi bonne figure qu’un autre. Soyez tranquilles, les disciples et les adorateurs ne lui feront pas défaut. Un dieu qui fait des miracles du matin au soir, on n’en rencontre pas tous les jours.
Remercions avec effusion le ministre de la guerre qui permet à son zouave de répandre la santé sur nous autres pékins des deux sexes, au lieu de réserver ses vertus thérapeutiques pour les braves troupiers qui peuplent les hôpitaux militaires. Ce serait pourtant pour le budget une économie de quelques millions. Vous êtes peut-être incrédule, monsieur le ministre ? vous méprisez les talents de Jacob ? Ah ! prenez garde, il s’en souviendra quand il sera passé dieu.
Heureusement que notre zouave est d’un naturel doux et humain ; la puissance pour le bien implique la puissance pour le mal. Quand on guérit les gens d’un regard, il doit suffire de lever le doigt pour les rendre malades, car il est plus facile encore d’estropier que de rendre la santé. S’il était méchant, ce ne serait plus un homme, mais une véritable épidémie. Il pourrait jeter des sorts, envoûter les gens, nouer l’aiguillette et répandre des maléfices sur les bestiaux. C’est à faire frémir.