Mais j’y pense, monsieur le ministre, si vous ne voulez pas l’employer contre vos soldats malades, vous pourriez l’utiliser contre l’ennemi.
Je le crois incapable de foudroyer une armée d’un rayon de sa prunelle ; n’ayant encore ressuscité personne, il ne doit pouvoir disposer de la mort subite, mais en limitant la puissance aux simples indispositions, il peut encore rendre de grands services à l’État.
Deux armées sont en présence, et les trois coups retentissent pour le lever du rideau. Tout à coup, le zouave intervient et envoie à l’ennemi une colique carabinée. Voyez d’ici le tableau : généraux et soldats oublient la charge en douze temps pour songer au plus pressé ; la bretelle qu’ils saisissent n’est pas celle de leur fusil. C’est alors que nos chassepots seraient parfaitement en situation, ils nous procureraient une victoire éclatante.
Sommes-nous bien vraiment dans la capitale de l’intelligence, ou plutôt un songe ne nous a-t-il pas rejetés en arrière de deux siècles au fond de la Bretagne, au milieu des superstitions les plus épaisses, au milieu des farfadets, des meneurs de loups et de toutes les crasses intellectuelles ? Qu’est-ce donc que l’intelligence humaine, si des écrivains spirituels et distingués, que leur éducation place au-dessus du vulgaire, viennent s’empêtrer dans la glu de pareils miracles ? Celui qui tient une plume a la mission d’éclairer et non d’enténébrer la foule.
On me dira : J’ai vu. Vous avez vu quoi ? Pensez-vous qu’il suffise d’un instant pour affirmer la guérison d’un malade, et connaissez-vous les lendemains de vos prétendus guéris ?
Je sais parfaitement que, dans certains cas d’affections nerveuses, quelquefois une secousse morale, une mise en scène habilement ménagée, peuvent déterminer des phénomènes passagers. C’est une affaire d’imagination, dont le résultat n’est pas durable.
Il y a quinze ans, Trousseau, le grand médecin que la science pleure encore, pour nous prouver l’effet de l’imagination, administrait devant nous à des malades des pilules de mie de pain, en leur disant : « Cette pilule est un vomitif énergique, elle fera de l’effet avant une heure d’ici. » Souvent le malade vomissait, et Trousseau ne faisait pas de miracle. Seulement il possédait à fond une science dont les ressources ne sont pas dans les domaines de la révélation, elle ne s’acquiert que par de longues études.
O sottise humaine ! si jamais on t’érige un temple, combien sera grande la foule des paroissiens qui viendront tremper leurs doigts dans ton bénitier !