M. Daubrée a communiqué à l’Institut l’histoire des efforts qu’il a faits pour fabriquer des aérolithes artificiels. S’il a l’intention de lancer ses contrefaçons sur les autres planètes, ce sera bien fait : il y a assez longtemps que nous en recevons, il ne serait pas mauvais de leur en envoyer un peu.

XXV

L’épopée Le Verrier. — Le docteur Rayer.

M. Le Verrier est ce qu’on appelle une Figure, un Caractère ; seulement, c’est une figure désagréable et un mauvais caractère. Grand et vigoureusement charpenté, son chef est couronné de cheveux jaunes qui semblent avoir déteint sur sa physionomie ; ses petits yeux myopes sont d’un bleu faïence, véritables yeux d’astronome, faits pour regarder la lune, mais qui clignotent au grand jour. La bouche grande et légèrement lippue est toujours tourmentée par un sourire que les uns trouvent sardonique et les autres cynique.

M. Le Verrier est depuis 1854 directeur de l’Observatoire de Paris. Né de parents pauvres (mais honnêtes), il dut sa haute position à son amour du travail et surtout à de généreux protecteurs. Le premier fut l’École polytechnique dont les élèves payèrent sa pension ; il trouva ensuite de puissants appuis dans la bonté d’Arago, de Liouville et de beaucoup d’autres.

M. Le Verrier est non-seulement un travailleur infatigable, mais encore un esprit plein de ressources, d’audace et d’une habileté prodigieuse. Il traverserait du Panthéon aux Invalides sur un fil, sans se casser le cou. Il sait admirablement s’accrocher à toutes les aspérités qui offrent un point d’appui à l’ambition. Sa parole, au besoin mielleuse ou brutale, enveloppe et terrasse à distance comme le lasso du Guaranien.

M. Le Verrier a la rancune tenace et terriblement active ; il marque en noir les gens sur ses tablettes avec une encre qui ne s’efface jamais. En feuilletant ces petites archives du sentiment, on y trouverait les noms de : l’École polytechnique, d’Arago, de Liouville et de bien d’autres qui ne devraient pas s’y rencontrer. M. le directeur de l’Observatoire est fort au-dessus des faiblesses sentimentales du vulgaire, et il possède à un haut degré l’indépendance du cœur.

M. Le Verrier est doué d’un orgueil inouï, immense, incommensurable. Il fait probablement encenser son buste par ses garçons de bureau. L’Observatoire, c’est lui ; l’Astronomie, c’est lui. Un peu moins qu’un dieu, beaucoup plus qu’un homme, il considère les astronomes qu’il dirige comme une caste inférieure à la sienne, et parfois, quand il fait chaud, il les reçoit dans un déshabillé si complet, qu’on serait tenté de prier ce demi-dieu de se couvrir au moins d’un morceau de nuage. Un jour même, il donna audience à M. Lucas sur une lunette qui n’a jamais servi à observer les astres.

M. Le Verrier, malgré son mérite incontestable, n’est pas un astronome complet. Calculateur hors ligne, il est médiocre dans les travaux d’observation au moyen des instruments. Il a repris les observations sidérales exécutées au temps d’Arago le Grand, les a discutées, calculées et publiées. C’est là un travail considérable qui comprend un certain nombre de volumes, et qui fera pardonner bien des choses à M. Le Verrier, parmi celles qui sont pardonnables.