Mais lorsqu’il a voulu aborder pour son propre compte le travail d’observation, c’est-à-dire déterminer, au moyen des instruments, la situation relative des corps célestes, il est tombé dans un gâchis à faire rire les comètes. Les observations furent données à l’entreprise, comme les fournitures militaires ; il inventa l’astronome à ses pièces. Chaque étoile observée était cotée de trois à sept sous, selon sa grandeur. La découverte des planètes était payée à part ; seulement ce dernier chapitre n’était pas ruineux pour l’Observatoire ; les planètes fuyaient avec persistance les lunettes officielles et se laissaient dénicher sans résistance par Goldsmith, Chacornac et autres savants qui ne font point leur purgatoire avec M. Le Verrier.

La conséquence de ce travail aux pièces est facile à deviner ; les astronomes à façon tenaient plus à la quantité qu’à la qualité de leurs produits ; de sorte que toutes les observations opérées au moyen de l’équatorial, depuis 1854 jusqu’à 1860, plongèrent dans une profonde stupeur les observatoires étrangers. M. Le Verrier brisait le fil qui les guidait dans le dédale céleste. On commençait à croire que le grand ressort de la gravitation était cassé et que la machine sidérale battait la breloque. Mais on s’aperçut bientôt que la mécanique céleste était en bon état, et que c’était seulement l’Observatoire de Paris qui était détraqué. On fut bien obligé de reprendre tous les calculs de cet immense travail de six années.


M. Le Verrier, pour absorber au profit de son orgueil tous les produits scientifiques de l’Observatoire, morcelle le travail de façon à ce que la concentration définitive s’en fasse entre ses mains. Ce système est absolument vicieux au point de vue de la production des grandes choses, et a puissamment contribué à la décadence de notre Observatoire. Les astronomes réfractaires à l’absorption directoriale sont abreuvés de tant d’ennuis et de dégoûts, qu’ils échappent par la fuite au knout de M. Le Verrier. Exemple : MM. Faye, membre de l’Institut ; Liais, Puiseux, Desains, Chacornac ; Serret, membre de l’Institut ; Babinet, membre de l’Institut, Lepissier, etc., etc.


Si les astronomes rebelles à l’absorption résistent au désir de briser leur carrière, on leur enlève la clef de leur laboratoire, et leur traitement est supprimé. C’est ce qui est arrivé à M. Foucault, membre de l’Institut, le plus illustre de nos physiciens. Pendant deux ans M. Le Verrier l’a exclu arbitrairement de l’Observatoire, contre la volonté de S. Exc. le ministre de l’instruction publique, qui ordonnançait le traitement supprimé que M. Foucault allait toucher au Trésor. M. Lucas fut de même privé pendant cinq mois de son laboratoire et de son traitement, qui fut également payé par le ministre. M. Lepissier eut le même sort. La suppression de traitement fut infligée à VINGT-HUIT employés dans l’espace de quinze mois, dont sept dans le mois dernier !!! Les traitements impayés furent tous réglés par le ministre.

M. le directeur donne pour raison de ces retenues arbitraires, qu’il a le droit d’en agir ainsi avec des employés sans conscience qui ne remplissent pas leurs devoirs. Si cette allégation était vraie, on ne pourrait qu’approuver l’administrateur intègre qui ne veut pas qu’on gaspille les deniers de l’État. Mais alors pourquoi M. le directeur empoche-t-il régulièrement un traitement de 6,000 fr. comme membre du Bureau des longitudes, dont il a cessé depuis plus de quinze ans de remplir les fonctions et où il ne met jamais les pieds ???

A quelle somme d’appointements le fonctionnaire commence-t-il à être classé parmi ceux qui manquent de conscience ?

M. Le Verrier possède encore d’autres moyens d’anéantir le zèle des savants. Exemple : M. Marié Davy a créé de toutes pièces à l’Observatoire le bureau météorologique de la prévision des orages, qui a rendu d’immenses services à la marine. Ce jeune savant s’est vu enlever les aides et les adjoints de son bureau. Les portes de communication ont été cadenassées et condamnées par M. Le Verrier, et M. Marié Davy est contraint depuis un an, pour conférer à chaque instant avec ses employés, de traverser les cours et les bâtiments de l’Observatoire. Ce n’est pas tout : depuis deux hivers, les garçons de bureau ont reçu l’ordre absolu de ne point faire de feu dans le cabinet de M. Marié Davy, de sorte que ce fonctionnaire, qui a le grade de chef de division, est obligé, pour ne pas geler, d’apporter à l’Observatoire son bois dans ses poches ou sous son bras.

Voilà comment cet autocrate traite les savants. Est-il possible que les basses œuvres d’une pareille tyrannie aient pu s’accomplir impunément jusqu’ici et dans un semblable milieu ? L’Observatoire devrait être calme et tranquille comme les hautes régions du firmament ; depuis la création de ce temple on y entrait jeune et on en sortait vieillard ou mort. M. Le Verrier a changé tout cela ; on pourra bientôt écrire sur le fronton de l’établissement qu’il dirige : Ici on loge au mois où à la journée. C’est un passage, une lanterne magique que les silhouettes des astronomes traversent sans s’y arrêter. Depuis l’année 1854, CENT DEUX fonctionnaires de tout ordre ont quitté ce séjour enchanteur, où l’on voit voltiger plus de coups de poing que de papillons.