L’expérience d’un astronome croît lentement, et quand on a regardé le ciel une partie de sa vie, on n’est guère propre aux choses de la terre. Lorsqu’un homme quitte l’Observatoire, sa carrière est brisée, car il ne peut pas s’établir astronome en chambre. Parmi ces cent deux fonctionnaires qui ont quitté l’Observatoire, il en est dont l’histoire est bien lugubre.
M. le ministre, justement ému de toutes ces plaintes mal écrasées qui s’échappent de l’Observatoire, a nommé une commission d’enquête composée de MM. l’amiral Fourichon et Robiou de la Vrignais, membre du conseil de l’amirauté ; Delaunay, Liouville, Serret et Balard, membres de l’Institut. M. Le Verrier comprend que le quart d’heure de Rabelais approche, que son omnipotence néfaste aborde la phase du dernier quartier ; cependant il se reconnaît encore supérieur à la hiérarchie, aux règlements et aux décrets ; il résiste, s’accroche aux meubles, aux portes, aux instruments de l’Observatoire ; il déclare fièrement qu’il n’assistera pas aux séances de la commission.
Moi, je suis convaincu qu’il la mettra à la porte. Il me semble déjà le voir charger à mitraille toutes les lunettes de l’établissement et soutenir un siége contre les commissaires.
J’ai dit que M. Le Verrier avait un esprit subtil, et j’ajouterai plein de ressources dans ses explications. A propos de son procès avec M. J…, l’entrepreneur de menuiserie, procès dont on a justement dit qu’il eût mieux fait de n’en jamais parler, M. le directeur affirmait, il y a quelques jours, dans le Figaro, que M. J… réclamait à l’État 61,970 fr., et que l’État, plaidant avec raison, avait fait un bénéfice de 20,294 fr., puisqu’il n’avait été condamné qu’à en payer 41,676.
M. Le Verrier a fait durer ce règlement si longtemps, que sa mémoire le sert mal ; voici la vraie vérité : M. J… réclamait 61,970 fr. ; sur cette somme, on a distrait du compte environ 10,000 francs pour la coupole ; cette somme a été payée à un sous-entrepreneur qui avait concouru à ce travail. On a réduit en outre des surcharges demandées pour dissimuler des travaux mal à propos commandés et qu’on ne voulait pas voir figurer en double sur le compte. Bref, le conseil de préfecture a réglé la note à 41,676 francs.
M. J… accepta, mais M. Le Verrier refusa d’approuver ce règlement, et le malheureux entrepreneur dut subir toutes les lenteurs administratives et judiciaires qui amenèrent sa faillite. L’État fut condamné à payer 41,676 fr., somme réclamée, plus environ 50,000 fr. pour intérêts, frais judiciaires, d’expertise, de séquestre, etc. L’État a donc, grâce à M. Le Verrier, perdu 50,000 fr. au lieu d’en gagner 20,000, comme M. le directeur l’affirmait, différence 50,000 fr. De plus un honnête homme a été complétement ruiné ; voilà de quelle façon on écrit l’histoire.
Comme homme politique, M. Le Verrier fut un peu volage dans ses sympathies ; ainsi que Joconde, il courtisa la brune et la blonde avant de donner entièrement son cœur. En 1832, l’École polytechnique, dont il faisait partie, était un peu républicaine, et la poitrine démocratique de M. Le Verrier poussait d’ardents soupirs accompagnés de speechs entraînants en faveur des barricadeurs ; vraiment s’il ne suivit pas ses camarades qui allèrent à l’émeute en passant par-dessus les murs de l’école, c’est uniquement parce qu’il craignait de déchirer son pantalon.