Au fond, il était plus conservateur qu’il ne le croyait lui-même ; et plus tard il devint le commensal assidu de Louis-Philippe et de la famille d’Orléans, dont il recevait avec une touchante effusion les dîners et les petits cadeaux. On a bien tort de dire que les petits cadeaux entretiennent l’amitié, car son amitié pour la famille déchue se trouva brisée par un pavé de Février.

Son âme libre et fière se laissa de nouveau envahir par des idées démocratiques, et pour rattraper le temps où son libéralisme était en disponibilité, son enthousiasme dépassa de beaucoup celui des républicains de la veille. Le club des Écoles, qu’il honorait de sa présence, dut se priver de ses lumières qui ressemblaient trop à des torches ; ce fut la dernière erreur de son bel âge. Il apprécia bientôt à sa juste valeur l’avenir de la république et lui tourna vigoureusement le dos pour se donner tout entier à l’empire, avec une loyauté, un dévouement et un désintéressement qui seront, je l’espère, inaltérables.

M. Le Verrier émarge cinquante mille francs par an.


M. Le Verrier veut démolir le deuxième étage de l’Observatoire. Pourquoi cette dernière invocation à la pioche ? N’a-t-il pas fait tomber assez de plâtras sur le cercueil d’Arago ? M. le directeur a pour cela deux motifs. Le premier, qu’il avoue, est intitulé : besoin du service ; le second, qu’il n’avoue pas, et c’est pour lui le meilleur, est le désir de mettre à la porte de l’Observatoire le Bureau des longitudes, qui tient ses séances dans ce second étage. C’est un de ces désirs tenaces qu’on poursuit pendant quinze ans et qui finissent par passer dans la section des idées fixes.

M. Le Verrier est membre du Bureau des longitudes, il est vrai ; mais vous savez qu’il ne s’en souvient que le jour des émargements et bien qu’exerçant in partibus, le voisinage de ses collègues lui est horriblement désagréable. La cause de cette répugnance se perd dans la nuit des temps et remonte à une de ces scènes qu’on oublie difficilement, même quand on est un fervent longitudinaire. Un jour de séance, MM. Biot, l’amiral Roussin, l’amiral Baudin, Beautemps-Beaupré, Poinsot, Arago, Mathieu, Liouville, Laugier, etc., entonnèrent en son honneur un chœur si désagréable, mais si désagréable ! qu’il évita, par une retraite aussi prudente que précipitée, un post-scriptum lancé par Arago ; on dit même qu’il ne l’évita qu’à moitié.

On conçoit qu’il aurait un véritable plaisir à démolir son second étage, surtout sur la tête de ses collègues.

En attendant la réalisation de ce vœu, M. Le Verrier se donne la satisfaction de laisser les membres du Bureau des longitudes compter les clous de la porte de la salle des séances, car il en garde la clef dans sa poche, aussi bien que celle de leur bibliothèque. De sorte que ces illustres savants ne peuvent consulter un de leurs livres sans lui en demander la permission. Il est vrai qu’ils ne la lui demandent jamais. Un jour de l’hiver dernier, la bise soufflait et le froid était rude ; les membres du Bureau des longitudes en arrivant trouvèrent la porte fermée.

Du coin de son feu, M. Le Verrier, qui entendait ses collègues battre la semelle, mit une bûche de plus dans sa cheminée. Comme le but de la réunion n’était pas de battre la semelle et que cet exercice n’appartient pas au programme des séances, M. le maréchal Vaillant finit par envoyer chercher un serrurier qui enfonça la porte. On entra par la brèche, mais l’âtre était vide, le foyer glacé, et la bise soufflait toujours. Les savants durent se réchauffer au feu… sacré de la science.

— Messieurs, dit le maréchal, la prochaine fois nous ferons comme Marié Davy, nous apporterons des bûches dans nos poches.