Maintenant que, grâce aux définitions, je ne sais plus au juste ce que c’est qu’un savant, je ferme mon dictionnaire et ma parenthèse, et j’en reviens à mes catégories.
Donc, il y en a plusieurs. Je pense qu’en écartant les sous-genres et variétés, on peut en admettre trois. La troisième, pour commencer comme dans l’Évangile, est composée de savants qui ne savent absolument rien, ou du moins si peu que rien, qui n’ont même pas eu l’intelligence de découvrir une planète, qui n’ont pas même découvert le moyen de se faire des protecteurs, qui ne sont ni intrigants ni capables de commettre toutes sortes de bassesses pour parvenir, qui n’oseraient point jeter de la fange à ceux qui leur ont fait du bien, ni passer un bourbier à la nage en cas de besoin. On comprend qu’un homme qui est à ce point ignorant des petits moyens qu’à défaut de talents on emploie pour se tirer de la foule, n’a aucune chance de parvenir. Il ne se fait, en effet, aucune illusion sur ce point, et continue à se porter perpétuellement candidat à toutes les places vacantes. — Mais pourquoi ? — C’est pour lui une position sociale, c’est un titre qui fait beaucoup d’impression sur la foule ; on se dit : Tiens ! mais X… est moins inepte que je le supposais ! il se présente pour occuper un fauteuil à l’Institut ou à l’Académie de médecine. (Quand c’est à l’Académie de médecine, cela s’écrit toujours fauteuil, mais on prononce banquette.) Il paraît que c’est un homme de mérite ; mais alors, il doit être beaucoup plus savant que notre médecin, qui n’est de rien du tout ; quand je serai malade, c’est lui qui maintenant nous soignera.
Le public croit généralement qu’un candidat est une moitié d’académicien, qu’il a déjà une… partie de sa personne sur le fauteuil, et que l’autre ne tardera pas à le remplir complétement. Ce candidat amateur ne gêne personne ; il fait queue pour être vu des passants ; il est vu, cela lui suffit.
La seconde catégorie se compose de savants qui savent quelques petites choses, qui ont fait quelques petits ouvrages, écrits avec une paire de ciseaux ; ils savent admirablement découper un très-mauvais petit manuel sur l’anatomie pathologique ou sur tout autre point de la médecine, dans dix volumes de véritable science ; ils savent faire des traités pleins d’aphorismes coccigruéliques et d’aperçus lapalissiques. C’est peu, mais, enfin, cela leur suffit pour s’intituler candidats, et, de plus, pour leur permettre de découvrir dans le lointain, avec la longue vue de l’espoir, un fauteuil académique.
D’autres ont moins de titres encore, mais ils assiégent les tribunes académiques pour que leurs noms soient répétés par les journaux scientifiques ; ils viennent lire, d’un air magistral, des mémoires sur l’action thérapeutique du mouron ou de l’escargot, ou sur l’analyse chimique de la sueur du hanneton. Aussitôt qu’une découverte surgit à l’horizon scientifique, ils en réclament la priorité, ils crient au plagiat, se lamentent et font tant de bruit autour d’eux, que le véritable auteur, intimidé, est presque disposé à leur abandonner la moitié de la découverte pour sauver le reste. Ajoutez à cela que ce candidat est le très-humble serviteur des gros bonnets et de tout individu ayant un pouvoir quelconque ; il flatte leurs rancunes et frappe sur plus faible que lui avec un courage indomptable. Il se dédommage de cette pénible contrainte en disant tout bas pis que pendre de ses nobles suzerains, quand ils tournent le dos, et en leur jouant, sous le masque prudent de l’anonyme, tous les mauvais tours qu’il peut machiner sans trop s’exposer. Quand le maître se retourne, ils essuient humblement avec leur mouchoir la boue qui macule ses bottes, pour ne point être trop salis par le coup de pied qu’on leur administre souvent dans un moment d’humeur, mais qu’ils reçoivent toujours en souriant et dans la pose gracieuse du gladiateur romain qui tombait dans le cirque. Leur flair est plus fin que celui du corbeau, ils sentent la mort d’un académicien six mois à l’avance.
Aussitôt qu’une succession est ouverte, ils se précipitent, se bousculent, se déchirent entre eux, se prennent réciproquement au collet pour se barrer la route. Dans cette ardente poursuite, dans cette curée délectable d’une place académique, ceux qui ont le moins de titres ont les meilleures jambes et les meilleurs coudes ; il faut bien que par leur ardeur ils compensent ce qui leur manque du côté du fond. Ils savent à propos donner des poignées de main au portier, saluer profondément le garçon de bureau, qu’ils appellent : mon cher monsieur, et inviter les huissiers à dîner. Ils possèdent au suprême degré le talent de se glisser dans les familles académiques, et trouvent le moyen de séduire jusqu’au chien de la maison.
Il en est un qui a sollicité la protection du titulaire lui-même pendant sa dernière maladie.
Un autre s’est glissé au chevet d’un académicien moribond, s’est fait son infirmier, a préparé ses tisanes, ses cataplasmes et son bassin jusqu’au dernier moment, puis s’est gravement présenté pour le remplacer comme son élève unique et chéri, comme le seul héritier de ses doctrines et le seul dépositaire de ses secrets scientifiques.
Un autre — leur maître à tous — choisit le moment propice pour imaginer une grande découverte qui stupéfia, étourdit, bouleversa les savants et les tint le nez en l’air le temps qu’il fît ses petites affaires. On reconnut bientôt que cette grande découverte était une mystification aussi complète que celle de la découverte des hommes dans la lune, mais le tour était joué et l’inventeur, membre de l’Institut.
Voilà comme on parvient, un peu crotté peut-être, mais pas plus que le cheval vainqueur d’un steeple-chase ; on en a jusqu’aux oreilles, pas davantage. Le candidat qui a de pareilles ressources dans l’esprit peut arriver à tout, et il n’est pas nécessaire de regarder à travers le grand télescope de l’Observatoire, pour en reconnaître qui sont perchés sur les plus hautes places scientifiques, où ils gloussent et font la roue de manière à faire illusion au vulgaire qui les regarde d’en bas. Les médiocrités de cette catégorie parviennent ordinairement avec moins d’éclat, mais cependant le plus grand nombre arrive, et finit par former, dans les académies, une minorité imposante.