Le plus remarquable résultat que je connaisse en ce genre, est dû à M. Maisonneuve.

Un malade était atteint d’une suppuration incoercible du tibia ; l’amputation semblait être la seule chance de salut. L’habile chirurgien enleva cet os énorme presque en totalité, en prenant soin de disséquer et de conserver le périoste. Au bout d’un traitement naturellement fort long, un nouveau tibia a été sécrété par la membrure périostique.

Le malade, s’il était ambitieux, pourrait, comme vous ou moi, solliciter une place de facteur rural. Seulement il aurait cet avantage sur ses compétiteurs, de pouvoir montrer trois tibias, l’un dans sa poche, et les deux autres à ses jambes. M. Maisonneuve a présenté ces trois tibias à l’Institut, car c’est un de ces succès qu’on n’enferme pas dans une cave. Il a pratiqué la même opération, et avec le même bonheur, chez une jeune femme à laquelle il a enlevé entièrement la mâchoire inférieure.

Ce sont là des tours de force chirurgicaux très-réussis, mais il faut les envisager surtout par leur côté artistique. Car, avec de pareils délabrements, on ne peut pas exiger que tous les malades donnent de leurs nouvelles au bout d’un mois.

M. Maisonneuve est le zouave de la chirurgie parisienne ; pour lui, il n’est guère d’opération impossible ; son bistouri s’appelle Gusman, il ne connaît pas d’obstacle, et quelque jour son interne lui demandera :

— Monsieur, quelle est la moitié du malade qu’il faut reporter dans son lit ?

A l’exception des armes à feu, tous les moyens de destruction sont devenus ses humbles tributaires, il n’a pas encore fait jouer la mine pour faire sauter les grosses tumeurs, mais il est jeune encore, et l’avenir est à lui.

Ces terribles duels avec la maladie sont palpitants d’intérêt, mais il est bon que l’opéré assiste à la fin de l’opération, pour n’en pas dégoûter les autres.

De taille médiocre et carré sur sa base, le chirurgien de l’Hôtel-Dieu a la main adroite et le poignet solide ; son front est haut, ses cheveux longs, il tire sa caractéristique d’un nez retroussé, planté à pic au milieu d’une face large et encadrée d’un collier de barbe, ce qui lui donne une physionomie un peu cosaque. Actif, chercheur inventif, il a imaginé tout un arsenal d’instruments, parfois ingénieux, toujours terribles. Il pourrait sous leur protection traverser même l’Italie, et je conseillerais aux brigands qui animent le paysage de ce charmant pays, d’attaquer plutôt les soldats du pape que de se frotter à lui.

M. Maisonneuve a une très-belle clientèle, mais ses confrères prétendent qu’il brûle beaucoup trop le pavé.