L’épidémie de variole, qui sévit en ce moment, semble exciter de vives craintes dans le public. Le terrain est bien préparé pour la peur, on est habitué à trembler ; le choléra parti, on redoute la variole.
Nous avons reçu plusieurs lettres qui nous invitent, d’une manière assez pressante, à donner des conseils sur ce qu’il convient de faire pour se préserver de la contagion. La variole et la vaccine seront donc le sujet de cette causerie.
Vous subissez, il est vrai, en ce moment, une épidémie de variole qui a déjà choisi quelques victimes parmi les sujets antérieurement vaccinés ; mais il ne faut pas vous exagérer la gravité du mal, vous avez un moyen certain, infaillible, de vous en garantir : c’est la vaccination.
Si les découvertes scientifiques avaient besoin, pour conquérir leurs titres de noblesse, de remonter à une haute antiquité, la consécration des siècles ne ferait pas défaut à la vaccine, dont l’origine est plus antique que vous ne le croyez. Cette pratique est nettement décrite dans le Sacteyâ grantham, livre sacré des Indous, attribué à Dhanwantari, et dont la date se perd dans la nuit des temps. Humboldt, dans son Essai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne, nous apprend que les Indiens des Andes péruviennes connaissaient depuis longtemps les propriétés préservatrices du cowpox. Cependant, c’est à Jenner qu’appartient la gloire d’avoir introduit la vaccine en Europe ; peu importe qu’il ait puisé les premières notions de cette idée dans des relations avec les médecins de l’Inde, ou dans ses puissantes facultés d’observation. Il est probable que sans lui, nous serions encore privés de cet immense bienfait.
Avant de connaître le vaccin, on employait déjà depuis des siècles en Afrique et en Circassie, l’inoculation, pour se garantir de la variole ; on en retrouve également la trace dans le livre de Dhanwantari ; elle consiste à prendre le produit d’une pustule de variole, pour l’inoculer à un sujet sain. Il se développait alors une variole, en général extrêmement bénigne et qui préservait d’une infection plus grave.
Ce mode de préservation s’est introduit en France vers la fin du dernier siècle ; et, l’année passée, on a tenté de substituer l’inoculation à la vaccine, sous prétexte d’une identité complète entre les deux virus. La question a été portée devant l’Académie de médecine. M. Chauveau, de Lyon, a démontré que l’identité n’était pas soutenable et qu’il fallait repousser absolument ces idées rétrogrades ; car, dans quelques cas, sous l’influence de l’inoculation, il s’est développé des varioles mortelles, et l’inoculé devient le centre d’un foyer contagieux. Alors même que l’éruption est légère, elle peut déterminer des contaminations mortelles pour les personnes qui approchent du malade.
L’origine du vaccin est encore contestée : provient-il d’une maladie éruptive du cheval, transmise à la vache, ou se développe-t-il spontanément chez cette dernière ? Cela importe peu. Il est certain que c’est à des pustules particulières développées sur le pis de la vache et qui portent le nom de cowpox, qu’on emprunte le vaccin. Cette éruption s’observe rarement en France.
Le cowpox, transmis à l’homme, se perpétue par des vaccinations successives. Il est jusqu’à présent le seul véritable spécifique de la variole.
L’objection qu’on pourrait tirer contre son efficacité, de ce que des sujets vaccinés sont plus tard atteints de variole, n’a qu’une valeur insignifiante, comme je vais vous le démontrer. Il ne faut pas mettre à la charge d’un principe les mauvaises applications qu’on en peut faire, et il serait injuste d’exiger de la vaccine plus qu’elle ne peut donner. L’immunité qu’elle procure s’étend à quinze ou vingt années, plus ou moins, selon l’énergie du virus employé, ou la prédisposition individuelle qui fait qu’on est plus ou moins apte à contracter la maladie.