A mesure qu’on monte les degrés de l’échelle animale, cette propriété se limite, et si Bonnet a vu la tête et la queue se reproduire après l’ablation, jusqu’à douze fois chez une nais (annélide de la famille des abranches), les tronçons séparés ne donnent pas naissance à des êtres nouveaux.
Chez les grenouilles, les crapauds, encore jeunes, et les salamandres, les pattes coupées repoussent assez facilement. Il en est de même de la queue des lézards et des orvets. Ces animaux appartiennent à l’embranchement des vertébrés, ce qui indique une organisation supérieure. Les membres de nouvelle formation sont constitués par la peau, des muscles, des vaisseaux, des nerfs, des os, etc. Comme on le voit, la force plastique de la nature accomplit un travail aussi curieux que compliqué.
Les expériences de M. Philippeaux portent sur des animaux d’un ordre encore plus élevé, sur des mammifères ; et il leur a enlevé un organe très-important : la rate. Ses premiers travaux sur ce point remontent à 1859. Il avait pratiqué l’ablation de la rate sur des rats albinos de deux mois. Les animaux sacrifiés, dix-sept mois après l’opération, étaient pourvus d’une rate normale. Ces résultats, contestés par M. Peyrani, ont donné lieu au nouveau travail communiqué par M. Philippeaux, qui a renouvelé avec succès ses expériences sur des rats et des surmulots. Seulement, il a reconnu que la condition essentielle du succès est que l’ablation de l’organe soit incomplète ; il faut, en quelque sorte, laisser de la graine pour qu’il repousse.
L’auteur qui poursuit ses recherches espère obtenir le même résultat sur d’autres organes !!
Sur d’autres organes ! voilà une phrase qui ouvre de larges horizons à l’espérance. Un homme pourrait se remettre à neuf en se faisant extirper successivement tous les organes ! l’archevêque de Grenade donnerait un nouveau lustre à sa fabrique d’homélies en subissant l’ablation du cerveau ! l’invalide qui a laissé une jambe sur les bords de la Bérésina pourrait nourrir l’espoir de la voir repousser un jour !
Mais hélas ! la plus belle médaille, même celle de Sainte-Hélène, a son revers. Voilà le revers de l’invalide. Le membre reproduit aurait naturellement toute la vigueur et l’agilité de la jeunesse : le vieux brave courrait d’une jambe, tandis que l’autre ne pourrait suivre que clopin clopant. Cette allure rappelle trop les zig-zag de l’intempérance et pourrait porter atteinte à sa juste réputation de sobriété.
La saison des eaux va s’ouvrir. Déjà les Naïades des sources minérales sont en campagne pour séduire les baigneurs ; elles se présentent ornées, comme toujours, de fallacieuses promesses, de programmes fabuleux, de concerts fantastiques ; elles cachent enfin, au milieu des roseaux dorés à neuf de leurs lits, les traquenards les plus séduisants. Il ne faut pas trop leur en vouloir de tout cet attirail d’hameçons ; c’est le rouge, le blanc et la crinoline qui constituent la toilette de toute Naïade bien apprise. Il faut séduire les gens, et rien ne coûte pour cela : affiches, prospectus, brochures, dessins, réclames dans les grands et petits journaux, elles prennent toutes les formes et s’accrochent à tous les passants.
Mais c’est une si belle invention que les eaux, que je ne me sens pas le courage d’en dire autre chose que du bien. Que ferait-on, grand Dieu ! de ces goutteux insupportables qui veulent à toute force guérir sans suivre aucun régime ? de ces belles dames qui passent toutes les nuits au bal, et ne veulent point trouver, en rentrant, le sinistre cortége des névroses accroupies à leur porte ? qu’en ferait-on si on n’avait pas les eaux thermales pour s’en débarrasser ?
J’ai encore un autre motif de ne point irriter les Naïades ; dans un moment de colère, elles pourraient ouvrir simultanément tous les robinets de leurs fontaines, ce qui, vu leur nombre prodigieux, pourrait causer un nouveau déluge universel d’eaux minérales ; et franchement, je préférerais encore le premier ; car si quelque chose peut ajouter au désagrément d’être noyé, c’est de l’être dans une eau qui, en général, a un goût détestable.