Les deux Naïades, l’œil en feu, allaient s’attraper aux… roseaux, lorsque je m’enfuis, plein de remords d’avoir souvent envoyé des malades à ces sources trompeuses et perfides comme l’onde, ou plutôt comme de faibles femmes.


TRAINS de SANTÉ et de PLAISIR. — Tel est le titre séduisant d’un prospectus qu’on vient de me remettre. L’administration se charge, au moyen de ce voyage en chemin de fer, de rendre non-seulement la santé à ceux qui l’ont perdue, mais encore de forcer les malades à éprouver les plaisirs les plus variés. Tous les voyageurs seront guéris sans distinction de maladies aiguës, chroniques, graves ou légères, le prospectus ne fait point de réserves, et tous, amusés bon gré mal gré ; tant pis pour ceux dont le seul plaisir serait de ne plus être malade, ils seront forcés de faire comme les autres.

Cependant, je me permettrai de faire observer que les voyageurs en bonne santé n’étant point formellement exclus du voyage, l’administration sera dans la cruelle nécessité de les rendre malades d’abord, pour avoir le droit de les guérir ensuite, conformément au programme. Mais, comme il est beaucoup plus facile de rendre les gens malades que de leur rendre la santé, je crois que mon observation n’est pas de nature à embarrasser la compagnie.

Je ne veux pas formuler une insinuation malveillante, mais si j’étais assez heureux pour posséder une infirmité suffisamment grave pour m’obliger à faire un voyage de trois cents lieues en train de plaisir, je voudrais que l’administration me signât un petit engagement par-devant notaire de me débarrasser de ladite infirmité ; de plus, je me réserverais formellement le droit de ne pas goûter d’autre plaisir. Quand on a été pris une fois aux plaisirs de l’administration, on s’en souvient toute sa vie. Je prendrais cette petite précaution, parce que si j’ai été plus d’une fois à même de constater l’efficacité thérapeutique de la vapeur employée sous forme de bains, j’ai le droit de douter de son efficacité sous forme de train de plaisir, quand même on alimenterait la chaudière avec des eaux minérales.


En face de la Morgue, derrière Notre-Dame, il existe une espèce de place où s’entassent pêle-mêle des marchandes de pommes et des brocanteurs en vieille ferraille. Là, au milieu du pittoresque désordre de ces boutiques en plein vent, je remarquai, en passant l’autre jour, une petite échelle double peinte en bleu, au sommet de laquelle était accrochée une boîte de même couleur dont les faces présentaient les inscriptions suivantes :

(Face antérieure.)
POMMADE
UNIVERSELLE
CAMPHRÉE
DU PÈRE PATIENCE.

(Face latérale gauche.)
BAUME POUR
LES CORS
ET AUTRES.

(Face latérale droite.)
BAUME POUR
LES DENTS
ET AUTRES.

Je restai muet d’admiration devant la boîte du père Patience. Une pommade universelle ! combien un tel prodige a-t-il dû coûter de travaux, de veilles, d’études et de recherches à ce vieux praticien libre ! Je regrettai profondément de ne pas avoir une fortune à déposer à ses pieds pour obtenir le secret de cette merveilleuse pommade. Je serais devenu le bienfaiteur de mon pays, l’arbitre de la santé publique. Il y a deux mille ans, la Grèce m’aurait élevé des statues, des temples, et je passais demi-dieu avec tous les avantages attachés à ce poste lucratif.

En ce moment, j’aperçus les inscriptions latérales. J’avoue qu’elles me firent faire quelques réflexions. Pourquoi, si la pommade est universelle, le père Patience possède-t-il un baume pour les dents et autres, et un baume pour cors et autres ? Ce autres est d’un vague qui frise l’universalité. Or, pourquoi le père Patience a-t-il inventé ces deux nouveaux baumes, puisque la pommade était déjà universelle ? Il faut que la pommade soit un peu moins universelle que la boîte ne l’affirme, ou que le père Patience soit dévoré d’une ardeur scientifique bien inextinguible, d’une ambition de découvertes bien insatiable.