Il est certaines choses que je voudrais voir à l’abri des progrès de la chimie ; ces choses-là sont les aliments. Que les chimistes épuisent leur génie à trouver une eau qui fasse pousser les cheveux, noircir la barbe et tomber les cors, j’applaudirai de grand cœur quand ils auront réussi ; mais qu’ils s’obstinent à prendre une casserole pour un creuset, à porter leurs savantes mains sur les fourneaux de la cuisine, je prétends qu’ils ont tort, et je repousse avec horreur leur pain fabriqué avec de la sciure de bois, leur vin artificiel et leurs petits fours confectionnés avec des marrons d’Inde, toutes choses qu’ils trouvent délicieuses, nourrissantes et parfaitement hygiéniques, seulement, dont ils ne mangent jamais.
J’ai goûté une fois des légumes conservés par un prodige de chimie ; ces légumes-là résistaient non-seulement aux injures du temps, mais encore aux efforts digestifs de l’estomac le plus vigoureux, de sorte que le consommateur les conserverait à perpétuité, si une indigestion ne l’en débarrassait.
Ces embaumements alimentaires me rappellent un fameux gigot de l’Exposition. En apparence, ce gigot était fait comme un autre ; mais lorsqu’on avait lu son signalement dans certain journal scientifique, on ne pouvait pas douter que cette modeste enveloppe ne cachât d’illustres qualités. Voici le signalement : la merveille des merveilles de l’Exposition universelle, le chef-d’œuvre qui suffirait à en léguer le souvenir aux races futures, est un gigot conservé depuis quinze mois !!
On aurait bien dit quinze siècles, mais l’inventeur, à moins d’être le Juif-Errant en personne, aurait perdu la gloire de cette belle découverte : on se résigna donc à supputer par mois l’antiquité du célèbre gigot, que quarante mille Tantales français et étrangers ont dévoré, hélas ! des yeux seulement, pendant tout le temps qu’il fut exposé à leur convoitise admirative. Enfin, le grand jour de la justice arriva pour lui : une commission fut chargée d’examiner ses titres et droits à l’immortalité.
Cette commission était composée d’un chimiste célèbre, d’un embaumeur illustre, et d’un restaurateur fameux ; trois hommes d’expérience, connaissant tous les inconvénients de la conservation au point de vue de l’acte digestif.
Le chimiste dit au restaurateur :
— Ceci, collègue, rentre exclusivement dans vos attributions, il faut que vous accommodiez de votre mieux ce succulent gigot, que vous en mangiez le plus possible, et que dans deux jours vous nous disiez si nous devons véritablement le placer au-dessus du pré-salé.
— Du tout, du tout, c’est de l’embaumement, dit le restaurateur, en passant le gigot à l’embaumeur, et c’est à vous, collègue, que revient de droit l’honneur de digérer cet immortel produit.
— Mais vous n’y pensez pas, c’est de la chimie pure, et cela rentre dans les attributions de notre collègue le chimiste, qui est bien plus capable que nous d’apprécier l’importance de la découverte et le fumet de la pièce.