Je vous vois sourire ! ah ! lecteur, c’est mal ; voilà un sourire qui sent le fagot ; si M. Veuillot passait près de vous en ce moment, il prendrait de votre personne une triste opinion ; est-ce que vous auriez le malheur d’être incrédule ? Auriez-vous, par hasard, des doutes touchant la valeur thérapeutique de certaines défroques retrouvées miraculeusement dans quelques ventes après décès ? N’auriez-vous pas une foi aveugle dans les bagues de saint Hubert, comme moyen de prévenir, et surtout de guérir la rage ? Est-ce que vous n’auriez pas une confiance absolue dans les vertus thérapeutiques de l’eau de la Salette, comme remède infaillible contre toute espèce d’affection médicale ou chirurgicale ? Ce serait imiter saint Thomas seulement par son mauvais côté. — Vous m’objectez que vous n’avez jamais vu les malades guéris par ce moyen : mais c’est une raison de plus pour y croire ; ces choses prodigieuses ne peuvent pas être appréciées par notre stupide raison comme les vulgaires résultats de la médecine ordinaire, et la démonstration scientifique serait complétement déplacée dans cette question.
Une eau qui n’a pas besoin de l’approbation de l’Académie, qui n’a même pas besoin d’être filtrée pour produire des guérisons comme on n’en voit pas ! Une eau qui fait disparaître non-seulement les infirmités physiques, mais encore les infirmités morales. Ce malheureux pays était à dix lieues à la ronde, — affirme un journal religieux, — l’école d’application du bagne et de l’échafaud, et complétement peuplé par des gredins farouches, impies, avides et paresseux ; il est maintenant le séjour de vertueux montagnards, dont le plus criminel est digne du prix Montyon.
Je dois dire que je décline complétement la responsabilité de cette appréciation ; les gens du pays seront peut-être médiocrement flattés d’être considérés comme des gredins ayant fait peau neuve ; s’ils prennent mal la chose, je les renverrai à qui de droit.
Mais ce n’est pas tout, la nature, comme si elle avait en horreur de nourrir de pareils scélérats, avait répandu partout une sinistre aridité : point de végétation, rien que des rochers sauvages, et quelques ronces destinées par la Providence à arrêter l’imprudent voyageur qui aurait eu l’audace de pénétrer dans ce drame de l’Ambigu. Aux moins coupables, cependant, la terre accordait de temps en temps quelques poignées de sarrasin et quelques vitelottes ; quant aux autres, ils n’eurent jamais la consolation de récolter une seule pomme de terre, même malade.
Depuis dix ans, depuis que l’eau de la Salette a acquis ses propriétés médicales, tout est changé dans le pays ; les noirs rochers se sont couverts de fleurs, les ronces n’ont plus d’épines et les moissons jaunissantes tombent deux fois par an sous la faucille du laboureur devenu vertueux ; enfin, l’âge d’or et son printemps perpétuel n’est plus une fiction de l’antiquité ; les troupeaux paissent sans crainte l’herbe tendre, le loup est devenu un mythe, et si dans quelque coin désert on rencontrait ce brigand au poil fauve, je suis sûr qu’il donnerait la patte.
Comme il n’y a plus de merveilles à accomplir dans les environs, nous avons le légitime espoir que, de proche en proche, l’âge d’or arrivera jusqu’à nous et que la France tout entière en jouira quelque jour.
Dites-moi un peu si les vulgaires naïades des eaux minérales sont capables d’en faire autant ! Cherchez dans la matière médicale un agent thérapeutique d’une efficacité aussi variée, aussi universelle ! Une eau qui guérit tout, même à distance, comme les somnambules ; qui vous blanchit la conscience d’un coquin comme un simple mouchoir de poche, qui fait pousser les arbres à dix lieues à la ronde comme l’eau de Lob n’a jamais fait pousser les cheveux ; qui n’a pas encore fait de centenaire uniquement parce que le temps lui a manqué. Ajoutez à ces propriétés merveilleuses les humbles vertus domestiques de l’eau la plus vulgaire. Elle dissout parfaitement le savon, fait pousser des carottes d’une qualité supérieure, enfin, remplit modestement et sans rougir, la marmite qui bout au coin du feu, et l’abreuvoir des ânes.
On dit, il est vrai, que l’eau de la Salette n’est absolument que de l’eau claire, et que les chimistes (probablement désœuvrés) qui en ont fait l’analyse n’ont rencontré dedans aucun sel minéralisateur. Mais cela est vrai, parfaitement vrai ; il ne doit pas en être autrement : que les eaux de Vichy, de Spa ou d’ailleurs guérissent des maladies, qu’y a-t-il là d’étonnant ? La nature a mis dans l’eau de ces sources des médicaments, il faut bien que ces médicaments guérissent quelque chose. Mais guérir toutes les maladies avec… rien du tout, voilà l’étonnant, voilà le merveilleux de l’affaire. Je dis rien du tout, j’ai peut-être tort, car enfin il est possible qu’il y ait quelque chose ; seulement, ce serait une de ces choses surnaturelles qui échappent à l’examen de tous les sens, à tous les moyens d’investigation.
Ah ! par exemple, ce qui est visible, ce qui est palpable, c’est le résultat qu’on obtient avec cette eau merveilleuse ; vous pensez peut-être que je veux parler des guérisons ? Du tout, les guérisons sont rangées dans les accessoires ; le grand, le vrai résultat est enfermé dans de larges sacoches ventrues, dans de grands coffres bardés de fer dont je vous souhaite la maladie.
Cette source est une Californie, elle roule plus d’or dans ses eaux candides que le Pactole et le Sacramento ; il faut avouer aussi qu’on ne rencontre pas là de ces causes terrestres et ruineuses qui enlèvent tous les bénéfices d’une affaire. Là point n’est besoin de ces grandes affiches qui portent l’estampille du timbre, point de ces réclames coûteuses dont il faut couvrir les grands journaux. Tout se fait sous le manteau ; la réclame est mystérieuse, elle se glisse partout les yeux baissés, la face béate, le pas discret, la bouteille à la main, et on enlève les indécis ou les gens difficiles à convaincre, en fabriquant quelque guérison encore plus surnaturelle que les autres ; après tout quel mal y a-t-il à cela ? Pensez-vous que les gens qu’on dit avoir guéris s’en portent plus mal, surtout s’ils sont morts ?