Un jour, une angoisse mortelle fait battre le cœur de ces dignes marchands de santé. Ils ont pu craindre un instant l’épuisement de la source, par suite de l’expédition toujours croissante en France et à l’étranger ; mais on a bientôt compris qu’un pareil accident ne pourrait avoir aucune action fâcheuse sur… la caisse, l’eau de la Seine étant suffisamment abondante pour remplir toutes les bouteilles et abreuver les innocents de l’univers entier. De sorte que maintenant on s’en moque comme d’une approbation de l’Académie. Ce dédain des approbations académiques constitue encore une supériorité sur les vulgaires naïades minérales, auxquelles il est interdit, sous des peines sévères, de guérir même un simple rhume de cerveau, avant de s’être munies de ladite approbation.

Si quelque abominable voltairien dénonçait à la justice ces bienfaiteurs de l’humanité comme exerçant illégalement la médecine et comme trompant sur la nature de leur marchandise, cela ne servirait qu’à faire éclater la puissance de leur médicament, et voici comment : Je suppose qu’un juge rigoureux et mal initié aux prodiges de la thérapeutique surnaturelle les condamne à la prison, pensez-vous qu’il leur soit plus difficile d’en sortir que de faire revenir un mort ? Moi, je ne le pense pas ; je suis même bien certain que lorsqu’on fait des petits miracles pour autrui, on en peut faire de grands pour soi-même, et qu’un beau matin, on verrait les portes de la prison s’ouvrir toutes seules, et mes gaillards reprendre tranquillement le chemin de leur boutique.

N’oubliez donc jamais les mille indications que l’eau de la Salette peut remplir ; aucun médicament ne présente plus de facilités dans l’application intus et extra ; elle prête à tout : seulement, vu son origine, je crois qu’il ne serait pas convenable de l’employer à l’intérieur autrement que par en haut.


Parfois les héritiers d’un grand homme conservent avec un respect religieux les insignes qui rappellent la gloire du défunt ; parfois aussi, la famille met la gloire sur l’inventaire de la succession, et tire le meilleur parti possible des reliques qui la représentent.

Un jour, on vendit la garde-robe de Vauquelin ; parmi une foule de vêtements dépourvus de caractère officiel, et qui auraient pu, sans se déchirer d’indignation, couvrir les épaules d’un cuistre, il y avait un habit bien digne d’être conservé de génération en génération dans le trésor de la famille, comme les descendants de Bayard se sont transmis sa cuirasse, les héritiers de Dagobert sa culotte, comme les admirateurs du docteur Bouriquet se transmettront ses fameuses bottes. C’était l’habit brodé de membre de l’Institut qu’avait porté l’illustre savant. Les teignes elles-mêmes avaient respecté cette vénérable dépouille, que les marchands d’habits allaient se disputer.

Si vous voulez savoir ce que devient parfois la défroque des immortels tombée entre les mains des Auvergnats, demandez-le à M. Pingard, le chef des bureaux de l’Institut. Il vous dira qu’un jour en allant à sa campagne de Bougival, il a rencontré un habit à palmes vertes, non pas sur le dos d’un charlatan, ce qui n’aurait rien de merveilleux, car cela s’est vu et se verra probablement encore, mais bien sur le dos d’un simple escamoteur qui avalait des sabres en plein vent aux grands applaudissements des Bougivaliens enthousiastes. M. Pingard, ne consultant que son courage, et sans autres armes que son parapluie, allait se précipiter sur l’avaleur de sabres, lorsqu’un gendarme le déroba à sa légitime indignation. L’habit de l’escamoteur avait peut-être appartenu à l’illustre Cuvier.

Parmi les amateurs qui assistaient à la vente de Vauquelin, se trouvait M. Bou…, chimiste aussi savant que modeste, aussi laborieux que débraillé, toujours souriant, toujours satisfait, et qui cache sous ses cheveux mal peignés une mine inépuisable de connaissances solides, bien qu’un peu en désordre. Il vit avec horreur la profanation qui allait s’accomplir. — Quoi ! dit-il, je verrais cette vieille relique tomber entre les mains des barbares ? entre des mains qui n’ont jamais chargé une cornue, luté un appareil, brasqué un creuset ! Elle deviendrait l’enseigne d’un marchand d’habits, comme jadis le manteau de pair du maréchal Moncey ? Jamais ! On verra l’oxygène refuser de se combiner avec les métaux de la première section, on entendra mon collègue X… faire un discours raisonnable à l’Académie, avant qu’un pareil sacrilége s’accomplisse en ma présence. Par l’alambic de Paracelse, j’aurai cet habit, dût-il me coûter les yeux de la tête.

Il n’en eut pas le démenti, et la glorieuse défroque de Vauquelin lui fut adjugée pour la modeste somme de 18 fr. 50 c.

Aussitôt rentré chez lui, M. Bou… s’empressa d’endosser l’habit, qui décrivit autour de son torse de gracieux méandres. Les manches étaient trop courtes, la taille trop longue, le collet trop haut ; enfin, il trouva que cela lui allait comme un gant, car c’est ainsi que toujours notre savant s’habille.