Il y a surtout un petit projet d’acclimatation des crocodiles qui me paraît plein d’originalité ; cette idée ingénieuse est partie du Jardin des Plantes, et, franchement, elle devait bien venir de là.
Le savant qui a consacré sa vie à l’acclimatation et à la reproduction de ces sauriens, trouve probablement que la pêche du goujon n’est pas assez dramatique, et que le cours des fleuves, rivières et ruisseaux, serait infiniment plus pittoresque, s’il était émaillé de crocodiles et de caïmans qui viendraient l’été folâtrer dans les jambes des baigneurs et baigneuses.
Cependant, s’il veut faire participer les crocodiles aux jouissances de la vie civilisée, il faut bien lui rendre justice : ce n’est pas exclusivement pour l’agrément du coup d’œil et pour la satisfaction personnelle de ces reptiles qu’il s’est mis en de tels frais d’imagination ; le but de ce savant est beaucoup plus sérieux : il veut faire du crocodile un succédané du bœuf ou du mouton, il veut le transformer en VIANDE DE BOUCHERIE !!!
Il était écrit, dans le livre de la destinée, que tous les dieux dégommés de l’antique Égypte finiraient par être plongés dans le Tartare du pot-au-feu. Jusqu’ici le crocodile, seul entre tous, avait échappé à la fourchette des gastronomes, mais il paraît que l’heure fatale a sonné pour lui.
Espérons, grand Dieu ! que l’ombre de Sésostris viendra la nuit tirer par les pieds l’audacieux qui osera porter la main sur l’animal sacré ! espérons que les pyramides lui jetteront leurs pierres à la tête pour protéger leur dernier dieu.
Mais, au fait, je n’ai point d’aïeux parmi les momies d’Égypte ; je ne vois pas pourquoi je m’attendrirais sur les destinées des divinités du Nil, et même, en y réfléchissant, je trouve à ce projet quelque chose de hardi qui me touche, surtout si son auteur a, comme je n’en doute pas, l’intention d’attraper lui-même les sauriens dont il veut doter sa patrie.
Cependant, je l’avouerai tout bas, cette idée a bien ses petits inconvénients, et jusqu’à ce que les crocodiles soient complétement civilisés, ce qui ne saurait tarder, car l’auteur du projet a certainement en réserve de petits moyens pour cela, je conseillerai aux baigneurs de substituer au modeste caleçon de bain une armure complète moyen âge. Ce vêtement serait, pour nager, peut-être moins commode que le caleçon, mais il serait plus sûr. Je donnerai le même conseil aux pêcheurs à la ligne, car il se pourrait qu’un beau jour un pêcheur ramenât au bout de son crin un alligator au lieu d’une ablette, et des deux bêtes, il est probable que celle qui tiendrait la ligne serait la plus embarrassée.
Vous dirai-je le nom du savant qui a consacré sa vie à l’acclimatation de ces aimables bêtes ? Je n’ose, je craindrais d’effaroucher sa modestie ; car il est modeste comme tous les gens d’un génie hors ligne. Cependant, pour ne priver personne du plaisir de contempler un zoophile aussi distingué, je préviens mes lecteurs qu’il est visible tous les jours, de dix heures à quatre heures, au Jardin des Plantes ; mais je les prie de croire qu’il ne fait pas du tout partie des collections, et que c’est uniquement en qualité de préparateur qu’il appartient à l’établissement. Lorsque l’empaillage des poissons et le vernissage des reptiles lui laissent quelques loisirs, on le trouve le plus souvent entre la quatrième et la cinquième côte de la baleine, dans une pose gracieuse et méditative, l’œil perdu dans le bleu de l’espace, songeant à la perfectibilité des bêtes, rêvant qu’un crocodile a trouvé le portefeuille de M. de Rothschild, et qu’il refuse avec énergie la récompense honnête que le banquier veut octroyer à sa probité.
Le naturaliste du Jardin des Plantes a dû étudier avec soin les habitudes, inclinations et passions de l’animal qu’il veut acclimater ; qu’il me permette cependant de lui signaler un trait de ses mœurs qui lui a probablement échappé, car il n’en fait pas mention.
Lorsque le crocodile fait sa digestion, il dort sur le rivage, la gueule ouverte, comme un simple épicier enrhumé du cerveau. Alors un échassier de la famille des pluviers s’installe devant cette redoutable gueule et procède au nettoyage des dents du reptile, qu’il débarrasse des matières organiques et des insectes qui font élection de domicile entre ses organes masticateurs ; le volatile exécute ce nettoyage avec une habileté d’autant plus remarquable que les instruments usités en pareil cas sont totalement inconnus sur les bords du Nil.