Il faut donc, sous peine de rendre le crocodile très-malheureux, acclimater en même temps que lui le pluvier, que la nature a fait son cure-dents, ou créer une chaire d’hygiène dentaire en faveur des crocodiles ; car il paraît complétement avéré que ces intéressants animaux n’ont jamais su jusqu’à présent exécuter eux-mêmes cette partie de leur toilette.

Puisque les crocodiles doivent remplacer le bœuf, je désirerais qu’on les mît à même, au moyen d’une éducation convenable, de rendre quelques petits services à la société. Je ne demande pas qu’on les fasse pincer de la guitare ou jouer aux dominos ; mais, enfin, je voudrais qu’on tirât parti de leur civilisation.

Ne pourrait-on pas en faire un succédané du Terre-Neuve en les exerçant à rapporter — complets — les gens en train de se noyer ? On ferait bien, dans ce cas, de décerner des médailles de sauvetage aux plus zélés pour encourager les autres.

Je possède des amis et confrères qui cultivent avec bonheur le canotage dans l’archipel de Neuilly. Ces marins, malgré leur expérience nautique, trouvent que les raidillons sont trop durs à remonter. Ne serait-il pas possible d’utiliser les crocodiles au remontage des canots dans les raidillons et autres endroits où le canotage devient un métier de galère ? Il suffirait pour cela d’imiter les omnibus qui mettent un cheval au bas des côtes.

Je signalerais bien d’autres moyens d’utiliser le crocodile à l’ingénieux naturaliste du Jardin des Plantes, mais j’attendrai pour cela qu’il ait résolu le problème qui fait le tourment de ses jours et le cauchemar de ses nuits.

Un doute terrible lui déchire le cœur : Les crocodiles pourront-ils se reproduire en France !!!!! Tout l’avenir de son projet repose sur la solution de cette question. En effet, dans le cas où ces sauriens ne pourraient pas se reproduire, il est douteux que le gouvernement établisse un service spécial de bâtiments destinés à l’importation de cette denrée.

Pour résoudre ce problème, le savant naturaliste fait en ce moment une expérience qui n’aboutit pas ; il couve, depuis sept mois, sous son gilet de flanelle, trois œufs de crocodile, dont un rouge ; la couleur de ce dernier l’a d’abord un peu surpris ; mais en réfléchissant que, pendant le carême, les poules en France produisent des œufs rouges, il a supposé que l’œuf avait été pondu vers Pâques, ou qu’il appartenait à une espèce rare et non encore décrite.

Tous les matins depuis sept mois, il regarde les œufs qu’il porte, non dans, mais sur son sein, et chaque jour il s’écrie avec désespoir :

— Ils n’écloront donc pas !

Hélas ! je le crains, car ces trois œufs de crocodile (dont un rouge), achetés au poids de l’or à un faux nègre des sources du Nil, ne sont que des billes de réforme dont l’existence, bouleversée par les carambolages, s’est usée sur le tapis vert d’un estaminet de la place du Caire.