La France est un vrai pays de Cocagne pour messieurs les charlatans ; tout le monde peut y faire de la médecine, excepté pourtant les pauvres médecins, qui n’en font pas toujours autant qu’il le faudrait pour vivre.

Les parfumeurs ont planté leur drapeau sur notre domaine en créant la parfumerie hygiénique ; si je ne m’abuse, l’hygiène est bien une des branches de l’art de guérir. Des forbans vulgaires se seraient contentés de cette usurpation, et le titre d’hygiénistes aurait suffi à leur ambition. L’appétit vient en mangeant, et les parfumeurs, qui ressemblent à des chimistes comme les escamoteurs ressemblent à des physiciens, ont mis les deux pieds dans la science en imaginant la PARFUMERIE THÉRAPEUTIQUE. On peut voir la chose en grandes lettres d’or sur une enseigne de la rue Neuve des Petits-Champs.

Dieu ! la belle thérapeutique qu’on doit faire avec des pommades à la rose et des savons au jasmin !

Espérons que ce bon exemple sera bientôt contagieux, que MM. les tailleurs vont confectionner des habits thérapeutiques ; MM. les cordonniers des bottes chirurgicales (pas celles de Junod), et MM. les épiciers des denrées médico-coloniales. Alors, les médecins seront réduits à la cruelle nécessité de faire des culottes et des bottes ordinaires pour ne pas mourir de faim.


O nature ! tu n’abdiques jamais tes droits, et les cœurs les plus stoïques, les roués les plus régence, les diplomates les plus impassibles, finissent, — lorsqu’ils sont encore jeunes, — par obéir à ta voix, si elle se fait entendre.

Il était une fois, à la Salpêtrière, un interne en pharmacie nommé C…; depuis, il a quitté le tablier officinal pour la trousse de docteur. Jeune, possédant un cœur de son âge, il avait épousé… de la main gauche, une cuisinière de l’établissement. Ce mariage morganatique eut un résultat imprévu, mais dont il aurait dû se méfier ; la taille de Margot s’arrondit ; inutile de dire que la crinoline était totalement étrangère à cet arrondissement.

Le jeune C… examinait avec une émotion cachée cette modification physiologique. Son œil pseudo-paternel interrogeait l’avenir ; il voyait déjà son fils futur (il comptait sur un fils) orné du tablier de l’interne ; il rêvait pour lui un avenir plein de gloire. Mais hélas ! un accident imprévu vint arrêter cet avenir dans son germe ; Margot fit un faux pas, ce n’était pas le premier, il est vrai, mais celui-ci fut suivi d’une chute en bas d’un escalier, et le jeune C… goûta les douceurs de la paternité six mois avant l’époque fixée par la nature. Paternité d’autant plus douce, qu’elle était exempte des inconvénients généralement attachés au titre de père.

Adieu rêves d’avenir ! il ne devait plus songer aux mois de nourrice, à l’éducation de ce fils né posthume, mais au moins le destin barbare ne pouvait l’empêcher de pourvoir à sa conservation ; il l’emporta donc dans les profondeurs de la pharmacie, et se mit à chercher un bocal suffisant pour loger sa progéniture. Il se bornait à employer simplement les procédés alcooliques de conservation usités par la mère Moreaux à l’égard de ses prunes et chinois.