Les fibres musculaires sont les mêmes, le système osseux est semblable, les vaisseaux ont la même texture, les éléments du sang sont identiques et non-seulement les fibres nerveuses ne diffèrent en rien, mais encore les dispositions des cellules cérébrales qui sécrètent la pensée sont exactement semblables. De plus, les propriétés physiologiques de tous ces tissus ne présentent aucune différence chez l’homme et les animaux.
Seulement, comme chacun a son rôle ici-bas, la disposition particulière de ces éléments diffère selon les aptitudes et l’emploi de chaque individu, ce qui produit la diversité des formes. Cette diversité permet au naturaliste de grouper les êtres en ordres, en familles et en tribus ; elle vous permet, à vous, de distinguer le gandin bien peigné, qui broute son blé en herbe, du baudet sans prétentions qui attend pour manger son avoine qu’elle soit mûre.
Lorsque des animaux diffèrent dans leurs parties essentielles, on les parque dans des catégories spéciales ; mais lorsque les points de contact qui les rapprochent sont nombreux, on les attache sous la même étiquette.
C’est ce qui a été tenté, en faveur de l’homme et du singe, par des savants d’un grand mérite.
Darwin et quelques philosophes naturalistes considèrent l’homme comme un singe perfectionné, ou le singe comme un homme ébauché. Si leur conviction est robuste, il lui manque pour s’imposer l’autorité de l’exemple. Aucun d’eux n’a encore voulu accepter pour gendre un gorille, fût-il prince en son pays. Et si quelque grand singe du Gabon venait, sous prétexte de parenté éloignée, réclamer une place à leur foyer domestique ou une part d’héritage, il serait très-probablement fort mal accueilli.
Si certains hommes font tous leurs efforts pour se rapprocher du singe, il n’en est pas moins vrai que leur espèce en diffère, et qu’il n’existe aucun lien de parenté entre nous et les quadrumanes.
Les animaux forment une chaîne non interrompue, mais la contiguïté de ses anneaux n’implique nullement l’identité de leur forme ou de leur composition ; et entre l’homme et le polypier, qui constituent les deux extrémités de la chaîne, les espèces sont reliées par des nuances, par des transitions parfois insensibles. Ces gradations qu’on peut observer, même dans les diverses tribus d’une seule famille (chez les quadrumanes, par exemple), mettent en présence des individus appartenant à des ordres différents. Ainsi le gorille, qui de tous les quadrumanes est celui qui se rapproche le plus de l’homme par sa stature et ses apparences physiques, lui est contigu sans intermédiaire dans la chaîne des êtres. Seulement ce n’est pas par l’homme blanc de la race caucasienne que ce singe anthropomorphe se soude à l’humanité, mais par le noir de l’Australie, le plus stupide, le plus inférieur, le moins civilisable de tous les sauvages.
Puis la gradation se continue par des familles nègres de plus en plus élevées dans l’échelle intellectuelle, pour arriver, en passant par le Mongol, au blanc européen, qui, pour le moment, est le roi de la création.
Je dis : pour le moment ; car rien n’indique d’une manière certaine que la nature ait édité en nous sa dernière série de dominateurs. Il se pourrait fort bien que l’ère des générations ne fût pas close, et qu’une nouvelle espèce très-supérieure à la nôtre en force, en puissance, en intelligence et fabriquée sur un autre modèle, surgît à son tour sur notre planète et vînt nous précipiter du trône que nous occupons. Alors, race déchue, dociles esclaves, nous serions peut-être condamnés à porter la farine au moulin.
Les différences les plus caractéristiques permettant d’établir nettement la ligne de démarcation qui sépare l’homme des animaux qui lui sont le plus semblables, ne sont point surtout tirées des aptitudes intellectuelles ; car, sous le rapport de l’intelligence, l’Australien se rapproche plus du singe que de nous. Mais les différences s’accusent nettement quand l’examen porte sur les caractères anatomiques.