Gratiolet, qui a étudié l’anatomie comparée du cerveau, avec cette supériorité de vues qui caractérise les travaux de ce regrettable et illustre savant, a montré que le cerveau du singe diffère assez complétement de celui de l’homme, pour qu’on ne puisse pas les confondre. Les circonvolutions cérébrales sont moins nombreuses, leurs plis moins profonds, et le cerveau recouvre entièrement le cervelet, ce qui ne s’observe que chez quelques idiots microcéphales de notre espèce. Chez les grands singes, le cerveau cesse de croître dans la période de la jeunesse, à l’époque où l’animal fait sa seconde dentition.
De sorte que si l’on compare le cerveau de trois gorilles, l’un jeune, l’autre adulte, et le troisième déjà vieux, ces organes sont d’un volume égal. Les os du crâne qui continuent à se développer s’adossent par leur face profonde, et s’élèvent sur le sommet de la tête en formant une crête haute et épaisse, au lieu de s’étendre, comme chez l’homme, pour protéger un organe dont le volume ne cesse de croître que lorsque les autres parties du corps ont atteint tout leur développement.
J’ai démontré[3] que le bassin de la femme diffère essentiellement de celui des singes, et, que, dans les deux espèces, la parturition s’accomplit d’une manière spéciale, qui ne permet pas d’établir entre elles la moindre analogie.
[3] Anatomie et physiologie comparée du bassin des mammifères, in-8. Paris, 1864. — Mémoire sur le bassin des races humaines, in-8. Paris, 1864.
M. le docteur Alix a mis en évidence des différences extrêmement importantes dans la disposition des muscles de la main de l’homme et du gorille ; enfin le docteur Auzoux, dans la reproduction plastique, si exacte, qu’il a faite de ce singe, en révèle qui sont encore bien plus considérables.
Les muscles de la région postérieure et inférieure du tronc sont extrêmement faibles, comparés à ceux de notre espèce ; les mollets sont rudimentaires, et il serait fort mal à son aise s’il devait faire un long voyage assis sur les banquettes de bois de nos chemins de fer. L’animal n’est pas fait pour la station bipède ; l’appareil destiné à porter le corps dans la rectitude normale est insuffisant. Lorsqu’au contraire on examine les muscles destinés à mouvoir le corps dans l’action de grimper, on les trouve d’une puissance immense, et il devient évident que le gorille est un grimpeur et non un marcheur. Dépourvu d’armes naturelles pour la défense, il trouve sur les arbres qu’il escalade un refuge contre le tigre et les autres carnassiers qui lui donnent la chasse.
Je passe sous silence quelques caractères également importants. Ceux que je viens de signaler me suffisent pour prouver que nous ne sommes point des quadrumanes, et si quelque philosophe vous soutenait le contraire, vous pourriez lui répondre : Soyez singe si telle est votre ambition ; moi, je suis plus modeste, et me contente d’appartenir à l’humanité.
Puisque j’ai prononcé le nom du docteur Auzoux, je veux vous faire connaître les efforts qu’il fait depuis quarante ans, pour imiter la nature au profit de la science ; non pas la nature vivante et frétillante que l’étudiant poursuit à la Closerie des Lilas, mais celle qu’il rencontre sur la table de l’amphithéâtre. Ses sujets peuvent être disséqués sans l’aide du scalpel ; ils représentent aussi exactement que possible tous les organes de l’économie. L’auteur a mis à contribution les substances les plus diverses pour donner une étonnante vérité d’aspect à ses fantômes. Toutes les parties s’ajustent exactement et s’enlèvent par pièces et par morceaux jusqu’aux os en carton durci qui forment la charpente de ses sujets.
Il est évident que les pièces artificielles du docteur Auzoux sont insuffisantes pour des études sérieuses, mais elles fournissent une excellente introduction à l’anatomie réelle, et dans beaucoup d’universités étrangères, car il en expédie jusqu’en Chine ; les élèves (hélas !) trouvent que l’art a moins d’inconvénients, à ce point de vue, que la nature, et ils respectent religieusement les secrets de la tombe.