LE PHARMACIEN DROGUEUR

APOTHICARIUS VENENOSUS SEU TORMINOSUS (Lacépède).
APOTHICARIUS CLYSOFERRENS (Buffon).

The death dwels in your jugs.

(W. Arden, the Gift.)

La mort habite dans vos bocaux.

Nota. — Ne pas confondre avec le pharmaceuticus honorabilis de Linné. Ces deux espèces, quoique également de la famille des Apothicariées, forment deux genres complétement distincts dont les propriétés sont très-différentes. Cependant, je dois avouer que certains individus de la première espèce se rapprochent assez de la seconde pour donner un moment d’hésitation à l’amateur qui n’est point familiarisé avec cette étude. C’est exclusivement de l’apothicarius torminosus que nous traitons ici. Ce qui pourrait sembler des généralités sur la famille des Apothicariées ne concerne que ce dernier genre. Nous consacrerons un article spécial au genre Pharmaceuticus honorabilis. Cependant, afin d’éviter toute erreur fâcheuse pour la santé publique, nous donnerons sommairement les caractères différentiels les plus tranchés des deux espèces.

APOTHICARIUS CLYSOFERRENS, SEU VENENOSUS, SEU TORMINOSUS.PHARMACEUTICUS HONORABILIS.
Boutique mal tenue ; maître mal peigné ; bocaux malpropres, quelques-uns raccommodés avec des bandes de papier ; odeur vireuse ; peu de laboratoire ; point de science ; produits altérés. — Il donne des consultations Raspail, vend des médicaments Raspail, des liqueurs Raspail, et se ferait passer pour Raspail lui-même, n’était le respect qu’il lui porte. Son instinct dominant est d’amasser de l’or à tout prix. — Mauvais citoyen, il monte sa garde en rechignant (quand il la monte) et cabale pour obtenir les galons de sergent-major (on verra pourquoi). — Cette espèce s’épanouit de préférence dans les lieux froids et humides, dans les rues borgnes et malsaines, où le soleil pénètre peu ; à Paris, on la trouve plus spécialement aux environs des Halles. Cependant, ses tiges rampantes, souterraines, fort analogues à celles du chiendent, lui permettent de croître un peu partout.Pharmacie bien tenue, propre, luisante ; laboratoire bien installé, muni de tous ses appareils en bon état ; maître plus ou moins élégant, au courant de la science, recevant même des journaux de médecine. — Il fabrique ses sirops lui-même ; ne fait jamais les bruns avec du caramel ; ne change rien aux ordonnances qu’il exécute ; ne délivre jamais de médicaments sans prescription ; ne consulte pas ses clients ; tient ses poisons sous clef, et ignore jusqu’au nom de Raspail. — Considéré dans son quartier, dont il est l’un des ornements, il devient souvent officier de la garde nationale, membre du conseil municipal, adjoint au maire et même premier magistrat de sa commune ou de son arrondissement. Les plus ambitieux parviennent à l’Académie de médecine. — Cette espèce se développe plus particulièrement dans les lieux bien aérés et où le soleil n’est pas inconnu. A Paris, on la trouve surtout dans les beaux quartiers ; cependant les quartiers pauvres n’en sont pas entièrement privés.

Je n’ai pas l’intention de faire la monographie complète de cette espèce. Je veux simplement ajouter quelques lignes au chapitre des lamentations qu’elle arrache au corps médical. Comme classification, le pharmacien-drogueur nous paraît devoir être considéré comme une simple variété de la tribu des Artifex. Son rôle dans la société devrait exclusivement consister à mélanger, triturer, piler et piluler tout ce qu’il peut nous convenir de faire entrer dans une formule ; et cela proprement, loyalement, fidèlement, promptement, sans rien y ajouter ni retrancher, sans se permettre aucune observation ni réflexion qui puisse faire soupçonner que son pilon ou sa spatule soient dirigés par un être intelligent. Voilà le vrai type, le beau idéal du clysoferrens, que chacun de nous a rêvé dans ses jours d’illusion. Tel était l’antique apothicaire, ignorant, mais fidèle, qui se serait cru déshonoré si, dans un accès de coupable audace, il avait osé administrer un clystère à l’eau de son au lieu de le donner à l’eau de guimauve. Si, dans cet heureux temps (âge d’or des apothicaires), un membre de cette estimable corporation s’était permis d’inventer de son propre chef, et sans l’ordonnance expresse de son seigneur et maître le médecin, un sirop lénitif, incisif, béchique ou céphalique, ou bien même une simple pilule purgative, le corps tout entier se serait soulevé pour l’expulser de son sein.

Malheureusement, ce temps est loin de nous. On a mis l’apothicarius venenosus sur le même pied que le pharmaceuticus honorabilis ; des gens qui se mêlent de tout lui ont appris un peu de latin, un peu de botanique ; ils en ont fait un quart de savant qui s’est permis d’oser penser par lui-même ! Aussitôt qu’il a pu comprendre le latin de cuisine de ses bocaux, la tête lui a tourné ; il a été pris du vertige de l’ambition. Lui, qui jadis se tenait toujours modestement par derrière, il voulut passer par devant à son tour ; foulant aux pieds les traditions laissées par ses honnêtes aïeux, il se révolta contre son seigneur et maître et voulut l’absorber à son profit. D’abord, il hasarda quelques timides observations sur les ordonnances ! puis il osa les discuter !! enfin, il les altéra !!!

De là à capter la confiance des malades, il n’y avait qu’un pas ; ce pas fut franchi. Il représenta le médecin comme une superfétation scientifique, comme un ignorant incapable de confectionner la moindre pocilokémie, incapable de discerner une préparation phytobasique d’une polybasique ; enfin, comme un être incomplet, qui est forcé de recourir à chaque instant à lui, pharmacien-drogueur, qui, non-seulement sait la médecine aussi bien que la pharmacie, mais encore, en vendant ses drogues, donne sa consultation généreusement par-dessus le marché, ce qui tente singulièrement le malade. Alors il se crut un savant complet, se drapa dans sa gloire et se tressa des couronnes de chiendent ; puis, lâchant la bride à son génie, il inventa des médicaments nouveaux doués de propriétés véritablement extraordinaires (au moins selon lui) ; il confectionna des sirops qui guérissent en deux heures la phthisie et la coqueluche, et bien d’autres maladies ; des pommades qui font disparaître instantanément les durillons et les cancers, aussi bien qu’une grande quantité d’infirmités les plus variées ; des pilules tellement merveilleuses, qu’il suffit de ne pas les prendre pour être guéri. Enfin, ils ont tout prévu ; ils ont remède à tout ; l’indisposition la plus légère, comme l’affection la plus terrible, trouveront dans leur boutique un remède tout prêt, ficelé, étiqueté, emballé d’avance ; on n’a plus qu’à s’en aller avec, après avoir passé à la caisse bien entendu. On a bien raison de dire que le médecin est une superfétation scientifique, un rouage de trop dans la société ; car, enfin, il avoue qu’il n’est point sûr de guérir, et il se fait payer malgré cela ; tandis que l’apothicarius venenosus est toujours sûr de la guérison et consulte gratis ; il est certain que tout l’avantage est de son côté, et qu’auprès du sien notre rôle est un peu terne.

Il y a bien une vieille loi qui défend absolument à l’apothicarius clysoferrens de rien vendre ni préparer sans notre ordonnance, c’est-à-dire sans notre commandement ; mais il est bien probable que cette loi a été abrogée, et puis elle avait été faite pour des gens qui ne savaient même pas le français, et non pas pour des gens qui pourraient, s’ils voulaient, vous dire bonjour en latin. Il est donc bien probable, puisque personne ne s’y oppose, que ces messieurs ont parfaitement le droit de contrôler, même de modifier nos ordonnances, comme de droguer, purger et dévaliser à discrétion les malheureux qui leur tombent entre les mains.