Vous pourriez supposer que le pharmacien-drogueur se trouve satisfait de la part qu’il s’est taillée dans notre domaine ; vous seriez dans une erreur très-grande. Il s’est dit : Je vends cinq francs ce qui me coûte dix sous ; c’est assez joli ; mais si je vendais à la place de ce qui me coûte dix sous quelque chose qui ne me coûterait rien du tout, le bénéfice serait encore bien plus clair ! Dès lors, il mélangea, falsifia, altéra, sophistiqua, de manière à transformer en produits complétement inertes ou en poisons dangereux les médicaments qui dans un cas pressant auraient pu arracher un homme à la mort. De sorte que le médecin qui a annoncé à la famille un résultat sur lequel il croyait pouvoir compter, reste tout penaud quand il voit justement survenir le contraire, quand il voit, surtout, le visage de ses clients exprimer dans un langage aussi muet qu’énergique : Voilà un médecin qui ne sait pas du tout ce qu’il fait ; si nous allions en chercher un autre ?

Puis, les gens du monde viennent vous dire de cet air goguenard que vous savez : Vraiment, la médecine ne fait aucun progrès ; on meurt tout autant qu’il y a un siècle. Mais certainement qu’on meurt tout autant ; si une chose a le droit de surprendre, c’est qu’on ne meure pas davantage ; pour qu’il en fût autrement, il faudrait que la médecine, dans sa marche vers le bien, pût surpasser l’apothicarius venenosus dans sa course vers la fraude et la sophistication, ce qui semble impossible. Faites donc vivre les gens cent cinquante ans avec des auxiliaires qui n’ont même pas respecté l’innocence de la farine de moutarde !

Ah ! l’Univers a bien raison : l’éducation est la mère de tous les vices.

Nous avons dit qu’il intriguait pour obtenir le sergent-majorat ; ce n’est point orgueil de sa part, car il méprise les vains hochets qui ne rapportent rien ; c’est uniquement comme moyen de conquérir par la terreur les gardes nationaux de sa compagnie.

Malheur à l’imprudent atteint d’engelures ou de rhume de cerveau qui irait acheter autre part que chez son sergent-major la pommade ou la pâte de réglisse qui doivent ne pas le guérir ! Il peut compter sur des gardes hors tour, sur des corvées de faveur et sur le conseil de discipline s’il est en retard de cinq minutes.

Lorsqu’on est son client, on est sûr, au contraire, de ne jamais passer la nuit au poste ; il suffit même du prétexte d’une légère indisposition personnelle ou d’un membre de sa famille pour qu’il reprenne immédiatement votre billet de garde. Seulement, il est nécessaire de lui prendre une certaine quantité de médicaments (le plus possible) qui servent à certifier la maladie. On peut abuser de cette manière d’être malade sans qu’il ait jamais l’indiscrétion de vous en faire le moindre reproche.

Donc, si ce n’était pas par considération pour le pharmaceuticus honorabilis, qui ferme la porte de sa vertueuse officine à la fraude et à la consultation, je crois qu’on rendrait justice à la pharmacie en la classant parmi les industries insalubres qui sont placées sous la juridiction du conseil de salubrité et de l’administration de la police. Quelle horreur ! va s’écrier un pharmacien-drogueur de la rue des Lombards qui oublie de mettre du safran dans son laudanum de Syd, mais nous avons nos inspecteurs qui sont chargés de contrôler la pureté de nos produits et l’étamage de nos casseroles pharmaceutiques.

Et il aurait raison, cet honnête industriel.

L’inspection des garnis, des épiciers, des maisons de filles et de tout ce qui peut faire courir un danger à la société est faite avec une admirable exactitude, parce qu’elle est faite directement par les agents de l’administration ; l’inspection de la pharmacie est à peu près nulle. Il est cependant clair que la santé publique, qui se trouve livrée presque sans contrôle au mercantilisme effréné de l’apothicarius venenosus, court des dangers bien autrement sérieux, car il ne s’agit point ici d’un foulard volé, d’une gonorrhée attrapée ou de lait étendu d’eau ; il s’agit à chaque instant de vies humaines qui nous échappent, parce qu’un pharmacien-drogueur économise dix centimes sur une potion qu’il vend deux francs.

Les inspecteurs, membres de l’École de pharmacie et de médecine, sont beaucoup trop savants pour faire une pareille besogne ; aussi ils ne la font sérieusement que lorsqu’une dénonciation formelle vient les réveiller. Au lieu d’être le Mané, Thecel, etc. des pharmaciens, au lieu de les aborder avec l’aspect terrible de Minos, ils empruntent l’air gracieux de Grassot dans le Gendre de M. Pommier, ils entr’ouvrent la porte, jettent un regard circulaire dans la boutique et s’en vont en adressant au pharmacien un sourire qui semble dire : « Allons, c’est parfait ; vos bocaux sont parfaitement alignés, nous sommes satisfaits ! Au plaisir ! à l’année prochaine ! » Il est des cas cependant où ils déploient une sévérité terrible, c’est quand un de leurs vassaux manque de respect à l’École de pharmacie (ne pas la saluer est un grave délit, la traiter de perruque est un crime) ; ou quand un imprudent s’écarte du vieux sentier des us et coutumes de l’art ; oh ! alors ils envahissent l’officine comme une trombe, ils bouleversent tout, fouillent partout, ils porteraient même, s’ils l’osaient, leurs mains investigatrices jusque sur madame la pharmacienne pour s’assurer qu’elle ne recèle rien de falsifié, altéré ou sophistiqué. Cependant il n’est jamais nécessaire d’en venir à une telle extrémité, le premier bocal qui leur tombe sous la main renferme ordinairement la matière au moins d’un procès-verbal. A moins que l’apothicarius clysoferrens, prévenu à propos, n’ait eu le temps de déposer au coin de la borne la moitié de ses marchandises ; oh ! alors tout est retourné dans la maison de la cave au grenier, il faut absolument une contravention, on n’en démordra pas. Un jour même, en désespoir de cause, on a saisi le pot de colle à étiquettes parce que la colle était moisie. La Commission déclara que jusqu’à ce qu’on ait étudié suffisamment l’action que des étiquettes ainsi collées pourraient avoir sur la conservation des médicaments, elle devait considérer ladite colle comme présentant un danger sérieux pour la santé publique. La colle criminelle fut donc saisie et procès-verbalisée. Dans la même visite, on avait eu beaucoup de peine à leur arracher un vase intime qu’ils s’obstinaient à considérer comme un ustensile de laboratoire malpropre.