Tu sçais bien qu’il y a longtemps que je converse avec vous & avec vos Peres, quand nous estions à Potyiou. Je t’ay dit souvent que tu estois un trompeur & abusois tes semblables, lesquels sont de legere croiance : Tu leur faisois acroire ce que tu voulois : tes peres & tous ceux qui ne sont baptisez s’en vont à Giropary dans les Enfers, & tu iras avec eux, si tu ne fais ce que les Pays disent. Quand nous estions avec toy devant que les Peres vinssent, nous ne laissions pas de nous moquer de ce que vous autres Pagys faisiez : nous ne disions mot pourtant : car ce n’estoit pas ce qui nous amenoit, pourveu que nous recueillassions les cotons ce nous estoit assez. Nous prenions vos filles & en avions des enfans, à present les Pays nous le deffendent, & n’oserois pour ce suject aller encore à l’Eglise, ny moy, ny ceux que tu vois qui n’y vont point : car les Peres nous ont defendu d’y aller d’autant que Dieu defend la paillardise. Tu as trente femmes, il faut que tu les laisses, & te contente d’une, si tu desires estre fils de Dieu & recevoir le Baptesme : penses au bien & au bonheur que tu as maintenant de pouvoir t’afranchir & delivrer des pates du Diable. Tes peres n’ont point eu l’ocasion que tu as : c’est Dieu qui te pousse à venir voir les Pays, & à luy demander le Baptesme : Mais regarde que Dieu sçait tout & ne peut estre trompé, veut & desire que ceux qui viendront à luy, renoncent parfaitement au Diable & à toutes ses façons de faire.
Il luy fit cette responce ; Ne sçais-tu pas bien ce que j’ay tousjours esté entre les miens ? combien ils faisoient estat de mes barberies ? ne sçais-tu pas bien aussi que j’ay traité les François comme j’ay peu & leur ay fait bonne chere. J’ay tousjours excité mes semblables à leur donner leurs filles & leurs marchandises pour des ferremens : j’estois bien aise d’estre avec eux, à fin d’aprendre quelque chose de nouveau, pour ce vous autres François avez bien meilleur esprit & entendement que nous, & si tost que j’entendis que les Peres estoient arrivez j’en fu bien ayse, & dis à mes semblables : voilà qui est bien : Ils nous aprendront à connoistre Dieu : je les veux aller voir : c’est ce qui m’amene & de quoy nous parlions.
Je dis à Migan qu’il luy fit entendre ce de quoy je l’avois desja entretenu, à sçavoir qu’il estoit le bien-venu : mais qu’il falloit qu’il recherchast le Baptesme avec humilité & repentance. Migan luy fit tres bien reconnoistre cela en luy remettant devant les yeux la grandeur & puissance de Dieu, & au contraire la petitesse des hommes, specialement de ceux lesquels estoient detenus en la captivité de Sathan. Il trouva cecy fort bon, & me fit dire, qu’il ne faudroit aucunement de me revenir voir le lendemain pour parler avec moy de ses affaires : Par ainsi nostre conference finit & s’en allerent de compagnie au Fort, apres que je leur eu donné à chacun un coup d’eau de vie.
Or il nous faut remarquer plusieurs belles particularitez en ce discours, lesquelles autrement seroient obscures & passeroient à la legere. Premierement le faux zele qu’ont ces Sorciers de conserver leur authorité & credit entre les leurs, prenans garde de ne faire aucune action legerement, par laquelle ils puissent estre jugez de leurs inferieurs, aussi inconstans & imparfaits qu’eux, & par consequent aussi incapables d’entretenir les esprits familiers qu’eux : supposans que pour avoir la joüissance des esprits il faut estre constant & grave, & ne se laisser emporter aux premiers bruits. Considerez en cecy comment les Diables abusent du flambeau naturel logé en l’homme, lequel nous fait voir clairement que si nous desirons d’entretenir le vray esprit de Dieu en nous, il faut necessairement bannir la legereté & inconstance de nostre interieur, nous retirer fermes au milieu de nous, & ne rien faire ou dire que la raison n’aye discuté & pesé : autrement nous sommes moindres, eu esgard à la profession que nous faisons du Christianisme, que ces sorciers lesquels se contraignoient d’estre graves pour demeurer en bonne estime devant leurs semblables.
Vous noterez secondement les effets de l’Esprit diabolique, qui sont la superbe & grande presomption se fourrant mesme parmy les choses sacrées, tant ce venim est fort, qui veut agir contre son contraire : Car il n’y a rien si contredisant que l’Esprit de Dieu, & l’Esprit de Sathan : l’Humilité de Jesus-Christ, & la superbe de Lucifer : l’abnegation du Chrestien, & la presomption des enfans du Diable : C’est ainsi que Simon le Magicien procedoit avec S. Pierre, requerrant l’Esprit de Dieu avec le prix de son argent, afin de se faire reconnoistre pour grand par le moyen du S. Esprit. Quel grand aveuglement, d’estimer que Dieu fut le vassal de vanité ! Quelle pitié d’une ame enchainée des obscuritez infernales ! Ce pauvre sorcier du Bresil estimoit au commencement que nous avions Dieu dans nostre poche, pour le donner à qui bon nous eut semblé, & luy encharger expressement de bien obeïr au maistre à qui nous le loüerions : C’est ce serviteur & esclave Demon qui se rend familier aux mechans pour faire mille badinages en intention d’avoir apres leur ame, lequel avoit imprimé cette fantasie en la teste de ce pauvre Pagy, Dieu nous garde de tel danger.
Troisiesmement, quant à ce qu’il dit de Noë & de la Vierge, je n’oserois asseurer de qu’il tient cela : si c’est des François, il n’y a pas grande aparence : car tous les François qui ont esté par devant nous, ne leur parloient que de saletez & concubinages : ou si c’est d’une antique tradition, il semble que cela soit : pour ce que dés lors que nous arrivâmes à Yuiret, Iapy Ouassou nous fit presque un semblable discours du deluge & d’un Apostre qui estoit venu en leur terre, comme il est escrit au livre de R. P. Claude.
De la Seconde Conference que j’eus avec Pacamont.
Chap. XVII.
Le lendemain du grand matin il ne manqua de me venir voir, comme il m’avoit promis, acompagné de ses gens : & ne voulut s’asseoir dans un lict, ains il me prit par la main, & me dit, Ché assepiak ok Toupan, je te prie mene moy voir la maison de Dieu : car là je te veux parler, selon tes discours d’hier au soir. Je luy dis qu’il vint apres moy, & que j’allois l’y conduire : ce qu’il fit. Aussi-tost que tout son monde fut entré, il les fit ranger vers la porte, & s’approchant de moy, il me dit tout bas à l’oreille : Ceux-cy ne sçavent rien & ne sont capables d’entendre parler de Dieu : partant, je veux que nous parlions ensemble tout bellement : (j’avois faict tendre nostre Chappelle de nos plus beaux ornements, & accomodé sur les Escaliers de l’Autel plusieurs & differentes Images :) Nous nous approchasmes de l’Autel ayant le Truchement avec moy : Et à lors il m’interrogea l’espace de plus de deux heures sur toutes les pieces qu’il voyoit devant luy.
Premierement il voulut sçavoir, ce que signifioit le Crucifix, disant : qui est ce mort si bien faict & tendu sur ce bois croisé ? Je luy fis dire, que cela representoit le Fils de Dieu faict homme au ventre de la Vierge, attaché par ses ennemis sur ce bois, afin d’aquerir à son Pere, ceux qui seroient lavez du sang qu’il voyoit ruisseler de ses mains, pieds & costé. Il se tint par une espace de temps fort suspens, regardant fixement l’Image du Crucifix : puis en respirant, il lascha ses paroles : Comment, Omano Toupan ? Quoy, est-il possible que Dieu soit mort ? Je luy fis repliquer, qu’il ne falloit qu’il estimast que Dieu fust mort, lequel avoit tousjours vescu dés toute eternité, que c’estoit luy qui donnoit la vie aux hommes & aux animaux : ains seulement le corps qu’il avoit pris de la Pucelle saincte Marie estoit mort, pour accrocher à la mort Giropary, ainsi qu’il voyoit faire aux enfans, lesquels voulans prendre un gros poisson de la mer, qui mange les petits, font un appas sur l’hameçon de leur ligne du corps d’un des poissonnets, sur lequel le gros Poisson se jettant, il se trouve pris, tiré, aterré, & mis à mort, à la faveur & delivrance des petits poissons. Ainsi ce meschant Giropary alloit devorant tous nos Peres, mais Dieu voulut envoyer son Fils pour le prendre à la ligne, de laquelle ceste Croix servoit de perche, ces clous & ces espines d’haim ou de crochet, & son corps d’appas : mais me fit-il respondre, pour quoy le Diable avoit-il puissance sur nos Peres ? Parce, luy dis-je, qu’ils avoient esté rebelles au commandement de Dieu, mangé d’un fruict defendu, & s’estoient laissé tromper au Diable souz la forme de Serpent. Et combien que Dieu eust peu nous sauver par autres voyes, si trouva il ceste façon plus douce & raisonnable, prenant le ravisseur par sa propre proye. Il se contenta de ces paroles, & adjousta si le corps du Toupan estoit en France encore sur le bois, comme cestuy-cy que tu me monstre, & si tu l’as veu ? Non dis-je : mais il resuscita peu apres qu’il fut mort, portant ce corps là haut au Ciel, vivant & clair comme le Soleil, & est assis au plus beau lieu du Paradis, devant lequel tous les Esprits, & les Ames des gens de bien viennent se courber, le remercians de ce qu’il a mis à mort leur ennemy : Et en la faveur de ce corps, les nostres, apres qu’ils seront morts, revivront & seront portez au Ciel par les Anges, de nous, dis-je, qui sommes lavez par le sang escoulé de ses playes : Et à l’oposite vos corps, & ceux de vos Peres iront avec Giropary dans les feux brusler pour tousjours, si vous n’estes lavez en ce sang. Mais il faut, dit-il, qu’il sorty beaucoup de sang de son corps, & que vous le gardiez soigneusement, pour en laver tant de personnes. Je luy respondis : Tu es encore trop grossier pour entendre ces mysteres : il suffit qu’il aye une seule fois espandu ce sang sur la terre, & qu’en memoire & merite d’iceluy, nous lavions les Ames spirituellement par l’eau Elementaire, que nous jettons sur les corps. Ne voy-tu pas qu’une source ou fontaine persevere tousjours en son cours, encore qu’elle n’aye esté creusee qu’une seule fois de la main de Dieu ? Tu sçay bien que l’Estoile Poussiniere, & le Chariot ont esté une seule fois attachees au Ciel : Et cependant tous les ans, si tost que tu les voy briller sur la teste, elles t’envoient les pluyes, & arrousent tes jardins. Il dit apres : C’estoient de meschantes gens ceux qui firent mourir le Toupan : car il est bon, je l’ayme, & veux croire en luy. Je luy dis : ils estoient abusez par Giropary, comme tu es, lequel les incita à le persecuter, faire mourir & crucifier, à cause qu’il les reprenoit de leurs meschancetez, ainsi que nous faisons, suivant le commandement qu’il nous en a donné : Et tous ceux qui obeissent au Diable sont ses ennemis, & luy en feroient autant, comme ceux-là ont faict, s’il retournoit au Monde. Je voudroy bien, dit-il que tu me donnasses une semblable image pour porter quant & moy en ma province. Je rapporterois de mot à mot à mes semblables ce que tu me viens de dire, & luy ferois une plus belle loge que celle-cy. Je la ferois bien fermer, personne n’y entreroit que moy, & ceux que je trouverois capables d’entendre le discours que tu me viens de faire. Je luy fis responce. Apres que tu seras Baptisé nous te permettrons d’en faire une, en laquelle nous erigerons un Autel pareil à celuy-cy, orné de mesme, & paré d’Images semblables à celles-cy que tu vois.