2. Il y avoit au pied du Crucifix, une Image de Nostre Dame faicte en broderie d’une merveilleuse beauté, & revetue de perles, que le sieur de S. Vincent nous donna, quand il s’en retourna en France : laquelle contemplant, il me demanda. Quelle est ceste femme si belle & ce petit enfant devant elle, qu’elle regarde les mains jointes ? Je luy fis dire que c’estoit la figure de Marie Mere de Dieu, & ce petit Enfançon, c’estoit le Fils de Dieu, quand il sortit du Ventre d’Icelle. Il redoubla ces paroles deux ou trois fois, Ko ai Toupan Marie ? Comment, est-ce là Marie Mere de Dieu ? Kougnam Ykatou, que c’estoit une belle femme. Je luy fis dire, qu’il falloit, qu’elle fust bien belle, puis que Dieu l’avoit prise pour Espouse & Mere de son Fils, que c’estoit la Princesse de toutes les femmes, qu’elle n’avoit point eu d’autre Mary que Dieu qui l’eust connuë, & que sans estre touchee elle avoit enfanté le Fils de Dieu : que son Corps estoit resuscité peu apres sa mort, ainsi que celuy de son Fils, & avoit esté eslevee dans le Ciel par les Anges, où il est à present assis aupres du Corps de son Fils. Voilà, me dit-il, de grandes choses, qu’une fille puisse enfanter sans homme. Comment, ce dis-je, ne voy-tu pas que les huitres croissent sur les branches des arbres, sans masle, ny aucune commixtion de semence ? Dieu ayme la pureté : Car il est plus net que lumiere du Soleil. Il est vray, dit-il, mais vous sçavez de grandes choses, vous autres Pays. Vous estes bien plus sages que nous : Car nous ne prenons pas garde aux choses qui sont en nostre terre, lesquelles nous voyons tous les jours : Et vous autres en peu de temps les cognoissez.

Ce n’est pas assez, luy dis-je, viens-çà avec moy, & sois attentif à ce que je te feray dire par mon Truchement, à la charge que quand tu l’auras sceu presentement devant moy, tu en discoureras à tes gens que tu as faict retirer à la porte : Car Dieu veut que tous soyent sauvez aussi bien les petits que les grands. Ayant dict cela, je luy fis voir toutes les pieces & portraits de la Creation & Redemption, luy montrant avec une verge chasque partie d’iceux : En l’un la creation des Cieux, & des Elemens, en l’autre la creation des Poissons & des Oyseaux, en un autre la creation des Animaux, arbres & herbes : & c’estoit un plaisir de le voir si attentif sur ces figures des Oyseaux, Poissons, & Animaux, afin de recognoistre ceux de sa terre, & quand il en voyoit quelqu’un qui approchoit au plus pres de la figure des leur, il ne manquoit pas de nous dire, voilà un tel Oyseau, un tel Poisson, ou un tel Animal : Et ceux qu’il ne cognoissoit point, il me demandoit, s’ils estoient en nostre pays, & comment nous les appellions : specialement il arrestoit sa consideration à la figure de Dieu qui estoit au milieu de tout cela les bras estendus, sortant de sa bouche un brandon de vent, & me demandoit ce que cela signifioit ? Je luy fis responce que c’estoit pour representer, comme toutes choses avoient esté faictes par la seule parole de Dieu, & que sa puissance & l’estendue de sa domination touchoit les deux extremitez du Ciel. Ce qu’il admira d’avantage, fut la creation de la femme d’une des costes de l’homme pendant qu’il dormoit, & voulut estre informé de cela : Ce que je fis. C’est, dis-je, que Dieu veut que tu n’ayes qu’une femme & non plus trente comme tu as. Car si Dieu eust voulu que l’homme en eust eu davantage qu’une, il les luy eust creées en ce commencement, & n’en ayant creé qu’une encore de son costé, il pretend que l’homme se passe d’une seule femme laquelle il faut qu’il ayme & retienne, & non pas la changer à la premiere fantasie, ainsi que vous faictes vous autres qui suivez Giropary, lequel vous a persuadé d’avoir plusieurs femmes, afin de vous revolter les uns contre les autres, & vous entremanger à cause des femmes, lesquelles vous allez ravir jusques dans les Loges de leurs propres marys.

Sur les Escaliers de l’Autel, les douzes Apostres estoient rangez & le Pere sainct François, fort bien faicts & enluminez ? Il me demandoit qui estoient ces Karaïbes. Je luy fis responce que ces douzes, estoient les douzes Maratas du Fils du Toupan[162], lesquels apres son Ascension au Ciel diviserent le monde universel en douzes parts : chacun prenant la sienne, où ils allerent faire la guerre à Giropari & laver tous les hommes qui voudroient croire en Dieu, & avoient laissé apres eux des successeurs de l’un à l’autre jusques à nous : Et choisissant Sainct Barthelemy, je le luy montray disant : Tien, voilà ce grand Marata qui est venu en ton pays, duquel vous racontez tant de merveilles que vos peres vous ont laissé par tradition. C’est luy qui fit inciser la Roche, l’Autel, les Images, & Escritures qui y sont encore à present, que vous avez veu vous autres[163]. C’est luy qui vous a laissé le Manioch, & apris à faire du pain, vos peres auparavant sa venue, ne mangeans que des racines ameres dans les bois. Et pour n’avoir voulu luy obeïr il les quitta, leur predisant de grands malheurs, & qu’ils demeureroient un longtemps sans voir de Maratas. Cela s’est passé ainsi qu’il l’a dit, & n’avez eu depuis jusques à nous aucun, qui vous delivrast des mains du Diable, & vous fist enfans de Dieu. Prenez garde de n’en faire autant que vos peres. Lors que je luy faisois tenir ce discours par mon Truchement il contemploit l’Image de Sainct-François, & me dict, Qui est celui la qui est habillé comme toy ? C’est luy, dis-je, nostre pere à tous nous autres Païs, lequel s’est vestu en ceste sorte. Vit-il encore ? respondit-il, est-il en France ? T’a-il envoyé & les autres Pays qui sont venus ? Non, dis-je, il ne vit plus. Il est mort, car nous mourons tous. Il a laissé des successeurs qui nous ont envoyé. Il n’est plus en France. Il est là haut au Ciel avec Dieu, où nous esperons aller apres luy. N’avoit-il point de femme, dit-il, non plus que vous ? Non, luy dis-je, car generalement tous les Pays n’ont point de femme : d’autant qu’ils imitent le Fils de Dieu leur Roy, lequel vivant en ce monde n’avoit point de femme. Cela estant dict, il regardoit le Ciel & les pentes qui couvroient nostre Autel, lesquels estoient d’un beau damas à grand fueillage chamarrez & estofez de passement & franges de fin argent avec le devant d’Autel de pareille façon, & disant que tout cela estoit beau, & que nous servions le Toupan avec grande reverence, il me pria de le Baptiser, avant qu’il s’en retournast, & que je luy donnasse des Images pour porter avec luy en son pays. Il faut, luy dis-je, au prealable que tu sçaches parfaictement la doctrine de Dieu. Ne m’as-tu pas dict, respondit-il, tout ce qu’il faut sçavoir pour estre lavé ? Non dis-je, ce n’est qu’un devis que j’ay faict avec toy. Il y a bien d’autres choses à apprendre : Qui me les apprendra ? dit-il : Je luy fis responce : si tu veux sejourner, je te l’apprendray, ou te le feray apprendre. Mais je ne te puis baptiser sitost, encore que tu sceusses la doctrine du Toupan. Je veux voir ta perseverance & attendre nos Peres qui viendront bien tost, ainsi qu’ils m’ont promis. Ils te baptiseront & iront avec toy faire la maison de Dieu en ton vilage, & ne t’abandonneront plus. Entre-cy & leur venuë ne cesse de haranguer en tes Carbets à tes semblables ce que je t’ay appris. Ne fais plus tes sorceleries, & par ce moyen nous t’aymerons & les François, & si tu seras tousjours le bien venu. Je le feray, dit-il, & n’y manqueray point. J’eusse bien voulu pourtant que tu m’eusses lavé. Je ne faudray de te venir souvent visiter, afin que j’apprenne tousjours quelque chose de nouveau.

Lors il appella ses gens lesquels estoient demeurez tout ce temps contre la porte au bas de l’Eglise ; Quelle obeissance & respect parmy les Sauvages ! & les fit approcher de l’Autel, ausquels il descourut par le menu de tout ce que je luy avois enseigné : il leur montroit semblablement les Images & ce qu’elles signifioient. Ces pauvres gens estoient comme hors d’eux-mesmes, jetans à chasque fois des soupirs d’admiration à leur mode, & apres tout cela il prit congé de moy & s’en alla au Fort de Sainct Louys, où il se r’embarqua pour s’en retourner en son pays : jusques à une autrefois qu’il me vint visiter de rechef pour le mesme subject, racontant comme il s’estoit aquitté de ce que je luy avois recommandé à son partement, à sçavoir, de haranguer aux Carbets ce que je luy avois appris : & adjouta que tous ceux de sa Province se feroient Chrestiens quand il seroit Baptisé : Partant il me prioit de ce faire. Mais l’encourageant de faire de mieux en mieux, je luy donnay bonne esperance qu’il seroit Baptisé dans peu de temps, à sçavoir à la venue des Peres de France. Nous eusmes ensemble plusieurs autres discours en ceste seconde visite de la mesme matiere que dessus, il recevoit ces cognoissances tres-avidement, montrant par ses gestes un indicible contentement : Et en effect ceste seconde fois qu’il nous vint voir, il fut fort modeste, accompagné de peu de gens, sans avoir tant de plumacerie, & ne me parloit plus arrogamment comme il faisoit au commencement.

Conference avec le grand Barbier de Tapouytapere.

Chap. XVIII.

Le grand Barbier de Tapouitapere est homme fort venerable, d’une belle stature & bien faict, bon guerrier, modeste, grave, & qui parle peu : grand amy des François, possedant sur les habitants de sa Province autant de puissance, que Pacamont dans Comma, Iapy Ouassou en Maragnan, La grand Raye aux Caietez, Thion, & La Farine Detrempee sur les Tabaiares, riche en plusieurs beaux enfans qui sont fideles aux François & Chrestiens, comme nous dirons cy-apres. Il vint au Fort S. Louys accompagné d’un grand nombre des siens, qui estoient environ trois ou quatre cens, pour faire travailler aux fortifications, afin d’y envoyer apres qu’il auroit fait son temps, le reste de ceux de Tapouitapere, les uns apres les autres, presque à chaque fois deux ou trois cens Sauvages. Pendant que son temps dura pour le travail il demeuroit assis aupres de nos Messieurs à regarder travailler ses gens, les exhortant à bien faire. Je le fus voir en ce labeur, & me fit faire ses excuses par le Truchement, de ce qu’il n’estoit venu me voir dés son entree en l’Isle, en cette sorte.

Je ne te suis point allé trouver, d’autant que j’ay plusieurs choses à discourir avec toy, qui requierent du loisir : & m’a esté necessaire d’assister mes gens au travail, afin qu’ils s’employassent courageusement à fortifier cette place. Je ne manqueray point de t’aller voir avec Migan que voicy, lequel te fera entendre ce que luy diray, & me fera sçavoir les merveilles que vous enseignez à nos semblables. Je luy fis dire que je ne trouvois point cela mauvais, ains j’estois bien aise de le voir assidu à la besongne, à ce que ces terraces & ces fossez fussent bien tost parachevez, pour resister à leurs ennemis, & que nous aurions toute commodité de conferer ensemble : que je ne respirois rien plus que cela, que nous l’aymions fort, tant pour sa bonté naturelle, que pour ce qu’il cherissoit les François, & leur avoit tousjours esté fidele. Là dessus nous nous asseames l’un contre l’autre, & devisasmes de plusieurs choses indifferentes, specialement de la ferveur de ses gens, & notamment des petits enfans à charger la terre, chose qui luy donnoit, & à nous aussi, un grand contentement, & me fit dire à ce propos, que ce n’estoit pas sans raison que les petits enfans travailloient fervemment & courageusement, puisque c’estoit pour eux ce que l’on faisoit, & qu’iceux verroient les merveilles que les François feroient un jour en cette terre. Ils seront tous autres que nous, disoit-il, car ils deviendront Karaibes, marcheront vestus, & verront les Eglises de Dieu basties de pierre. Je luy fis faire cette responce, qu’à la verité leurs enfans seroient bien-heureux un jour : mais aussi qu’eux-mesmes pouvoient joüir de la mesme fortune, que nous ne serions pas long temps sans qu’il vint du secours & des navires de France, dans lesquelles viendroient plusieurs Pais & bon nombre de François vaillans en guerre, force ferraille & marchandises qu’on leur donneroit : que lors on bastiroit des maisons à la façon des François ; l’on iroit avec eux à la guerre contre leurs ennemis, on feroit venir les Tapinambos & autres alliez d’iceux, cultiver la terre ferme és environs de l’Isle, qu’ils pourroient voir tout cela, avant que de mourir. Apres ces paroles je pris congé de la compagnie, & m’en revins chez nous. Comme le temps de son travail fut accomply, il me vint visiter, accompagné des principaux de ses gens, & le Truchement Migan avec luy. Estant assis & ayant pris du Petun selon leur coustume, il me fit dire ces paroles.

J’ay autrefois usé de plusieurs barberies qui m’ont rendu grand & authorisé parmy les miens. Il y a longtemps que j’ay recogneu que ce n’estoient que des abus, & que je me moque de tous ceux qui font ce mestier. Je n’ay point ignoré qu’il y avoit un Dieu : mais de le cognoistre je n’ay sceu. Il seroit impossible que le Soleil tournast & revint à sa cadence tous les ans, que les pluyes & les vents fussent, que les Tonnerres esclatassent si fort s’il n’y avoit un Dieu, facteur de tout cela. Nous avons des meschans qui vivent librement sans craindre aucun chastiment, & nous croyons que ceux cy vont à Giropari. Nous en avons d’autres qui sont bons, qui ne veulent point tuer, donnent volontiers ce qu’ils ont à manger, & avons opinion que ceux-cy sont aymez de Dieu, & qu’ils ne vont point avec les Diables. Je fus fort resjoüi quand on me dit, qu’il y avoit des Pais venus, lesquels enseignoient le Toupan, & lavoient les hommes en son nom : & c’est une des principales causes qui m’amene icy pour vous voir, & dire ma conception, laquelle est, que je desire estre instruit & baptisé, pour ce que je sçay bien que vous avez dict que tous ceux qui ne seroient baptisez, seroient damnez, & que tous nos Peres sont perdus. J’ay plusieurs enfans, je veux qu’ils soient Chrestiens comme moy, afin que nous allions tous avec Dieu. Je desire luy bastir une maison en mon village, & faire faire une Loge aupres pour l’un de vous. Je le nourriray & ne manquera d’aucun vivre. Je tiendray la main à ceux de ma Province lesquels ont foy & asseurance en moy, à ce qu’ils soient faits Chrestiens. Le Truchement m’ayant recité tout ce que dessus, adjousta & me dit, Cet homme a de grands sentimens de Dieu, & bien de la cognoissance : car il use des mots les plus emphatiques de sa langue pour mieux exprimer ce qu’il ressent & cognoist, & a grand regret que vous ne le pouvez entendre & comprendre : voyez à luy respondre selon son desir.

Faites luy entendre, dis-je, ces paroles le plus eloquemment que vous pourrez sans vous haster. Les François nous ont faict bon rapport de toy & de tes enfans, tant de vostre fidelité, amitié, que d’une bonté naturelle qui est en vous : & c’est le vray moyen de recevoir bientost la faveur de Dieu, & obtenir sa cognoissance & son Baptesme : Tu le vois ordinairement devant tes yeux, que la bonne terre rapporte aisement abondance de fruicts des semences jettees en elle. L’homme est une terre, & l’Evangile la semence : quand Dieu trouve une terre fertile non preoccupee de ronces & d’espines, il y jette facilement son grain ; partant j’espere beaucoup de toy & de tes enfans : que si nous estions davantage de Pais que nous ne sommes, je t’asseure que tu en aurois pour mener dés à present avec toy : mais ayes patience, nous en aurons bien tost. Ne laisse cependant de bastir la maison de Dieu, & la Loge des Pais, afin qu’aussi tost qu’ils seront arrivez, tu les puisses retirer & accommoder. Tu ne peux demeurer icy longtemps à cause de ta charge : Nous ne pouvons pas aussi aller vers toy pour le peu que nous sommes : conserve en toy ta bonne volonté, & Dieu t’aydera. Je m’apperçois bien que tu as de grands sentimens de Dieu, & que son Esprit t’a touché le cœur, & illustré l’entendement, pour te faire dire ce que tu m’as fait entendre : c’est un grand bien pour toy, ne le mesprise pas.