Et autre part parlant à son Eglise qui est la Romaine, car d’autre jamais cela ne s’est verifié. Car les Isles m’attendent et au commancement les Navires de la mer, afin que je t’amene tes enfans de bien loing.

Et au soixante-sixiesme chapitre Dieu par le mesme Prophete dit. Et je mettray en eux le signe, et en envoiray de ceux qui sont desja sauvez aux Gentils en mer, en Africque, et Lidie, qui deschochent la flesche, en Italie, en Grece, et aux Isles bien loing, à ceux qui n’ont point ouy parler de moy, et n’ont point veu ma gloire, et annonceront ma gloire aux Gentils, et les ameneront en don, et en present au Seigneur : Riches presents certes et pretieuses perles à Dieu.

Le Prophete Sophonie. Les islustres hommes l’adoreront de leur lieu, et toutes les Isles des Gentils.

Le grand Inspirateur des Prophetes par son Esprit Jesus-Christ a aussi prononcé et prophetisé.

Et cet Evangile du Royaume sera presché en tout le rond universel de la terre, en tesmoignage à tous les Gentils, et alors viendra la consommation du monde asçavoir. Ainssi nous autres Catholiques devons nous avoir une grand joye de voir la parole de Dieu s’accomplir fidelement de jour à autre, et non par autre congregation assemblée, que par la Saincte Eglise Romaine, et doit en particulier ce grand Royaume, remercier Dieu se ser de luy pour porter si loing la gloire de ses trophées.

L’extrait qui suit, vous fera foy de cette verité, faict, et tiré de quatre lettres, que le P. Arsene un des quatre a escrit de ce pays là, une au R. P. Commissaire Provincial, une au R. P. Custode de la custodie de Paris, une au R. P. Vicaire du couvent de Paris, et une à son frere, dont trois sont dattées du 27 d’Aoust, et disent davantage que sa quatriesme du 20. Une du R. P. Claude à ses deux freres, Monsieur Foulon, et le P. Martial[165] et une commune des deux sudits Peres escrite à Monsieur Fermanet, et pour vous faire une histoire et narré agreable, et ne repeter les mesmes choses tout a esté compilé et mis en une seule lettre comme vous voirez, et tres-fidelement avec leur paroles propres. Or lisez au nom de Dieu.

EXTRAIT ET TRES-FIDELE RAPPORT de six paires de lettres des Reverens Peres Claude d’Abbeville et P. Arsene predicateurs Capucins, escrittes tant aux Peres de Paris de leur ordre, qu’autres personnes seculieres, dont il y en a quatre du R. P. Arsene, et une du P. Claude, et une commune des deux ensemble.

Mes Reverens et tres-cher Peres Dieu vous donne sa paix nous vous envoyons ce petit mot, pour vous donner avis, et nouvelles du succés de nostre voyage, et comme avec l’aide de Dieu nous sommes heureusement arrivés en cette terre du Brasil en l’Isle de Maragnon entre le peuple appellé Topinabas, et ce non sans beaucoup de fatigues ; car nous avons esté cinq mois sur la mer, les incommodités de laquelle personne ne peut cognoistre sinon ceux qui les resentent, et pour autant que Monsieur de Rasilly s’en retourne et repasse en France dans deux ou trois mois pour nous ramener un nouveau secours, c’est la cause pourquoy, nous differerons à vous écrire pour lors plus amplement tout le succés de nostre voyage, tant ce que nous avons veu sur la mer, que nous avons trouvé sur la terre de ce pays et monde nouveau. Nous nous contenterons pour le present de vous mander ben à la hate par cette commodité qui se presente, que pour venir en ce lieu nôtre route a été telle qu’apres avoir faict voile à Cancale port de Bretagne, étant quelque deux cens lieuës en mer, il se leva une telle tourmente qu’elle separa tous nos trois vaisseaux les uns des autres, et nous sommes étonnés, non seulement nous, mais mémes tous nos meilleurs pilotes comme pas un de nosdits vaisseaux n’aye faict naufrage, neanmoins Dieu nous preserva en telle sorte que nous retrouvames nos deux autres vaisseaux étans relaschez en Angleterre à cause de ce mauvais temps comme nous vous avons mandé de là, je croy que vous aurés receu nos lettres.

Le lundy donc de Pasques nous partimes de Plume en Angleterre[166] d’ou étans partis nous avons eu tousjours du bon vent, et temps assés favorable excepté quelques jours en la côte de Guinée, qui est fort dangereuse pour les maladies du pays ; de Plume donc nous fumes secondez d’un vent si favorable qu’en peu de temps il nous fist passer les Isles de Canarie, et passasmes entre l’Isle appellee forte venture, et la grand Isle de Canarie ; lesquelles Isles nous vismes fort à descouvert. Des Canaries nous gagnasmes la cotte d’Aphricque au cap de Baiador costoiant tousjours les costes de Barbarie, de Baiador nous rengeames cette côte d’Aphricque jusqu’à la riviere ditte Lore par les Espagnols[167] prés de laquelle nous moüillasmes l’Anchre, de là nous rengeames encore la coste d’Aphricque jusques au cap blanc, lieu qui est droit sous le tropicque de Cancer. Du cap blanc nous veismes ranger la côte de Guinée passant entre les Isles du cap verd, et le cap verd, lieu fort dangereux, pour les maladies contagieuses qui prennent en ce pays en certaines saisons de l’année, et cette maladie prend aux gencives en telle sorte que la chair vient surmonter les dents et mémes les faict tomber, du lieu desquelles étant tombées sort du sang en si grande abondance qu’on ne le peut étancher, de sorte que cela avec le mal d’estomach, et l’enfleure qui prend au méme temps emportent leur homme, et y en a bien peu qui en rechappent, bien que Dieu mercy il n’en soit point pourtant mort de tout nostre embarquement pendant le voyage, mais étans arrivez à l’entrée de la terre, il en est mort trois, qui ont esté enterrez. Or de ceste côte de Guinée, nous vismes à nous approcher de la ligne Equinoctiale, qui nous fut d’un accez tant difficile, que nous ne pensions pas la passer à si bon marché, veu la saison ou nous estions : car elle nous fit un peu de peine à passer pour un vent contraire qui s’éleva, qui nous tinst bien quinze jours, ce qui nous mettoit en de grandes apprehensions, que les calmes ne nous vinssent encore prendre auparavant que de pouvoir passer : mais graces à Dieu petit à petit, et quoy que le vent fut contraire, nous fimes tant de bordées qu’en les voyant nous la passames et nous rendismes du costé de l’hemisphere du Midy. Ayant passé la ligne, nous vinsmes et arrivasmes en une petite Isle appellée Fernand de la Roque[168] située à quatre degrez de hauteur vers le Midy de cinq à six lieües de tour, Isle fort belle et gratieuse, toutes les proprietez de laquelle nous vous escrirons (Dieu aidant) à la premiere commodité, c’est un vray petit paradis terrestre ; en ceste Isle nous mismes pied à terre, et vous diray seulement que nous y trouvasmes dix-sept ou dix-huict Indiens Sauvages avec un Portugais, lesquels estoient tous esclave et releguez en ceste Isle par ceux de Fernambuco, une partie desquels Indiens (cinq à sçavoir) nous baptisasmes. Apres avoir planté la Croix en ceste Isle au milieu d’une chapelle que nous y disposames pour y dire la saincte Messe, apres que nous eusmes beny le lieu, ou nous demeurasmes quinze jours : Nous mariasmes aussi deux de ces Sauvages, un Indien avec une Indienne apres les avoir baptisez : L’autre partie nous ne les voulusmes pas baptiser en ce lieu : Mais trouvasmes bon de differer le baptesme jusques à ce que nous fussions arrivez au lieu que nous pretendions, si bien que nous delivrasmes tous ces Sauvages, et d’esclaves qu’ils estoient les avons rendus libres à leur grand contentement, ils nous dirent qu’ils vouloient tous venir demeurer avec nous à Maragnon, comme de faict ils y sont. Nous les avons donc amenez avec nous avec force cotton, et autres marchandises qu’ils avoient. De Fernand de la Roque nous veismes gaigner et ranger la côte du Brasil, et continuant nôtre chemin sommes venus jusques au cap de la Tortuë terre ferme du Brasil aux pays des Canibales, ou Eusebe dit en son histoire que S. Matthieu Apôtre a passé, à la veüe de cette côte du Brasil, je vous laisse à penser si nous eusmes de la joye, et du contentement de voir les terres tant desirées, et pour lesquelles, il y avoit cinq mois que nous étions flottant par la mer.

Or apres avoir été quinze jours au cap de la Tortuë nous fismes voile, et arrivasmes en l’Isle de Maragnon, et y veismes moüiller l’Anchre, le jour de la Glorieuse saincte Anne mere de la sacrée Vierge Marie, de quoy je m’éjoüys (ce dit le Pere Claude) infiniment de ce qu’en ce jour que j’aime tant nous eusmes ce bon heur que d’arriver en nôtre lieu tant desiré.