Le Dimanche ensuivant nous meismes tous pié à terre, et en chantant le Te Deum laudamus, l’eau Beniste faicte, le Veni creator, les Litanies de nôtre Dame étant chantées, nous alasmes en procession depuis le lieu de nôtre descente jusques au lieu que nous avions designé pour y planter la Croix laquelle étoit portée par Monsieur de Rasilly, et tous les principaux de nostre compagnie. Puis cette Isle, qui jusques à maintenant avoit esté appellée l’Islette, estant beneiste fut appellée par le sieur de Rasilly, et de la Ravardiere l’Islette S. Anne, par ce que nous y estions arrivez ce jour là, et à cause de Madame la Comtesse de Soissons qui se nomme Anne, laquelle est parente de Monsieur de Rasilly[169], puis nous y plantasmes la Croix. La place donc ainsi beniste, et la Croix plantée il fut enterré au pié d’icelle un pauvre homme de nostre compagnie qui estoit un des trois qui moururent, lequel estoit tonnelier de son estat.
Toute cette action estant faicte en cette Isle au grand contentement d’un chascun, apres y avoir esté quelques huict jours. Nous parteismes de ceste Islette pour aller en la grande Isle de Maragnon habitée des Sauvages (qui sont les pierres pretieuses que nous cherchions) où estans par la grace de Dieu arrivez en bonne disposition et santé. Estans revetus de nos habits de serge grize assez fine à cause des chaleurs de cette Zone torride, et revetus par dessus nos habis d’un beau surplis blanc, et portans en la main nos bastons, et la Croix au dessus, où sont nos Crucifix nous descendeimes tous de nostre vaisseau dans un Canot, qui est une sorte de batteau que font les Indiens tout d’une piece où estans tous ces Sauvages qui estoient sur le bord de la mer avec Monsieur de Rasilly, et beaucoup de François tant de nostre equippage que de celuy de Monsieur du Manoir, et du Capitaine Gerard aussi François que nous avons trouvé icy, beaucoup de ces Sauvages se jetterent en nage dans la mer pour venir au devant de nous. Et ainsi conduits de ceste armée passames, et mismes pié à terre, où le sieur de Rasilly s’estant mis à genoux avec tous les François pour nous recevoir (qui estoit une espece d’honneur non accoustumé) nous estans entre-embrassez, et baisez pour salutation, j’eus le bon heur (se dit le pere Claude) d’entonner le Te Deum laudamus, selon le chant de l’Eglise, que nous poursuivismes alans en procession avec tous les François pleurans de joye et d’allegresse estans suivis des Indiens. Et ainsi prismes possession de cette terre, et monde nouveau pour Jesus-Christ, et en son nom, esperans de benir la place, et d’y planter la Croix un de ces jours que nous avons differé à dessein. Je laisse toutes les autres particularitez quand je vous escriray plus amplement de la suite de nostre voyage. Seulement je vous diray encores en passant que le Dimanche 12 jour d’Aoust, jour de saincte Claire nous celebrasmes tous quatre la premiere Messe en ce pays. C’estoit bien la raison que le jour d’une Saincte Vierge de nostre Ordre, laquelle a apporté une nouvelle lumiere au monde fut ordonné de Dieu pour faire paroistre une lumiere nouvelle (à sçavoir la lumiere de son sainct Evangile) en ce monde nouveau.
Et je ne puis vous dire maintenant le grand contentement que ces pauvres Sauvages ont reçeu de nostre venuë. C’est un peuple tout acquis, et gaigné, peuple grand à la verité qui nous aime et affectionne infiniment, ils nous appellent les grands Prophetes de Dieu et de Ioupan, et en leur langage du pays Carribain, Matarata[170]. L’on nous a aporté de bonnes nouvelles depuis que nous sommes icy. A sçavoir que ceux de Para qui est un autre peuple voysin des Amazones d’un costé, et de l’autre costé voisin de cestui-cy, ou il y à cent mil hommes seulement, lesquels nous desirent extremement, et nous veulent avoir pour les instruire. Si bien que je vous diray en un mot, que messis multa, operarii autem pauci, la moisson est grande, mais nous sommes trop peu d’ouvriers pour y travailler. Car si nous voulions dés maintenant il s’en baptiseroit une grande partie. Cela est vray que, regiones albescunt ad messem, ces regions icy blanchissent pour le besoin qu’elles ont de la moisson, et que le temps est venu que Dieu veut estre icy adoré et recognu.
Maintenant nous sommes apres pour trouver une place pour nous camper, et y faire une Chapelle tant qu’il soit venu des Massons de France pour faire une Eglise : mais ce sont tous bois taillis qu’il faut déffricher au paravant.
Au reste je ne vous puis dire maintenant le grand contentement que ces pauvres Sauvages ont reçeu de nostre venuë. Ils nous donnent de tres-belles esperances de leur conversion. Tout ce peuple quoy que brutal, et barbare, si est-il neantmoins si fort joyeux de nostre arrivée, qu’ils nous viennent tous voir avec grand joye, ils monstrent un grandissime desir de se faire instruire au Christianisme, je croy que quand nous serons versez en leur langue qu’il y aura plainement à moissonner, et du contentement pour ceux qui auront bien du Zele de Dieu, et du salut des Ames. Ils preparent tous leurs enfans pour nous les amener pour instruire. Et nous ont promis de ne plus manger de chair humaine. Il est d’ailleurs fort bonnasse, point malicieux. N’a aucune Religion sinon qu’il a la croyance d’un Dieu qu’ils appellent Ioupan, et croit l’immortalité de l’Ame. Quant au pays c’est une terre fort bonne et fertile, il n’y a jamais de froidures, mais un continuel Esté, on ny sçait que c’est de froid, les arbres y sont tousjours verds, et en tout temps. Et les jours, et les nuicts tousjours égaux, le Soleil s’y leve tous les jours à six heures du matin, et se couche à six heures du soir. Nous ne sommes qu’à deux degrez, et demy de la ligne, Equinoctiale, ou de l’Equateur. On tient qu’il y a force richesses en ce pays, comme mines d’or, des pierres precieuses, des perles, de l’Ambre-gris, apres il y a force poyvre, force cotton, force herbe à la Reinne, ou petun, force sucre. Bref nous vous asseurons que quand on y sera estably qu’on si trouvera comme en un petit Paradis terrestre, ou on aura toute sorte de commodité et contentement, je ne puis vous en dire d’avantage, ce sera pour le retour de Monsieur de Rasilly que je vous manderay d’autres choses en particulier. Au reste jamais je ne me portay mieux qu’à present graces à Dieu, ne beuvant que de l’eau (ainsi parle le P. Claude). Si en France il m’eust fallu faire la milliesme partie de ce qu’il faut faire icy, je pense que mille fois je serois mort, en quoy je recognois que non in solo pane vivit homo, l’homme ne vit pas seulement de pain. Il faut que les delicats de France viennent icy, je louë Dieu de que jamais je ne fus malade sur la mer du mal ordinaire, au grand estonnement d’un chacun, seulement, venant au pays des chaleurs lors que nous estions justement sous le Tropicque de Cancer, le Soleil montant à lors j’eus deux ou trois petits accez de fiebvres qui se passerent aussi-tost Dieu mercy, je laisse le reste pour un autre temps, le temps et les affaires nous pressent. Priez Dieu pour nous s’il vous plaist et pour toute nostre compagnie, et faictes prier tant que vous pourrez, car jamais nous n’eusmes tant besoin des graces de Dieu (sans lesquelles nous ne pouvons rien) que maintenant. Ce que si vous faictes Dieu vous en sçaura gré.
Sommaire Relation de quelques autres choses plus particulieres qui ont esté dictes de bouche aux Peres Capucins de Paris par Monsieur du Manoir.
Monsieur du Manoir[171] (qui est un des Capitaines desquels il est parlé en la lettre precedente qu’ils trouverent en ce pays-là avec le Capitaine Gerard) estant revenu en France ces jours derniers, et leur ayant luy mesme apporté la susdite lettre avec plusieurs autres (quelques unes desquelles nous avons bien voulu mettre icy, à ce que les merveilleuses œuvres de Dieu desquelles ces lettres font foy, ne soyent ensevelies dans le tombeau d’oubly : ains qu’elle soient mises au jour à ce que les hommes ayent sujet de loüer la sagesse, providence et bonté du Createur), leur a dit de bouche plusieurs particularitez de leurs Peres, qui ne sont pas contenuës dans la susdite lettre, ny dedans les suivantes. Il dit donc que les Peres estans arrivez en ce pays. Ils commencerent à planter leur pavillon faisant une maniere de Chapelle pour y dire la Messe, et quelques petites cellules pour se loger, à quoy faire ces pauvres Sauvages leur aidoyent eux mêmes avec des toilles et rameaux d’arbres. Ce qu’estant achevé, un jour comme un Pere disoit la Messe, voicy venir un de ces Sauvages des plus anciens (qu’ils tiennent comme leurs gouverneurs, les honorant, et respectant à cause de la vieillesse) lequel en amena trente autres avec luy pour entendre la Messe, ce qu’ils firent, et ce avec un grandissime estonnement et admiration voyant tant de si belles ceremonies, et de si beaux ornements qu’ils n’avoyent accoustumé de voir (car ils vont tous nuds tant hommes que femmes). Or quand le Prestre approcha de la consecration comme vers l’offertoire, ils tirerent un rideau qui estoit entre le Prestre et le peuple, de sorte que ces pauvres gens ne pouvoient plus voir le Prestre, ny ce qu’il faisoit la derriere, ce qui les scandaliza fort de ce que l’on leur avoit faict un tel affront, qui fut cause qu’apres la Messe ils allerent trouver les Peres, leur demandant la cause pourquoy ils leur avoient ainsi faict cest affront, à quoy les Peres respondirent : que ce qu’ils en avoient faict, n’estoit pas pour les braver mais que c’estoit pour ce qu’ils estoient encore Payens, et que par consequent ils ne pouvoient pas celebrer la Messe en leur presence, leur estant ainsi enjoint de l’Eglise, ce qu’entendant s’appaiserent, et se rendirent fort capables : puis s’en retournerent racontant le tout à leurs femmes, lesquelles desireuses de voir ces grands Prophetes de Dieu et de Ioupan, s’assemblerent grand nombre pour les venir voir : mais les Peres ne leur voulant ouvrir la porte de leur petite cabane, à cause qu’elles estoient toutes nuës, elles n’eurent pas la patience du second refus : car rompant la porte (qui n’estoit pas difficile à rompre) elles entrerent dedans, et regardans et contemplans ces Prophetes, elles ne se pouvoient souler de les regarder, y estans toutesfois un peu trop long-temps, les Peres les prierent de se retirer, ce qu’elles firent. Apres ceste visite ces Anciens vieillards desquels nous avons parlé, s’assemblerent grande multitude pour adviser entre eux quel present ils devoient faire à ces Prophetes en signe de bienvueillance, et de resjouissance de leur arrivée. Il voulurent finalement qu’attendu qu’ils couchoient sur la dure, qu’il leur failloit faire present d’un mattelas de cotton pour chacun (car le cotton croît en ce pays) avec chacun une des plus belles filles, qui est un des plus grands presens qu’ils ayent accoustumé de faire. Ayans donc apporté quatre mattelas, et amené quatre belles filles, ils les offrirent aux Peres : Mais les bons Peres se riant de cela : ils accepterent fort volontiers leurs mattelas, leur rendant leur filles avec un remerciement. Ce qui estonna fort ces Sauvages, disant les uns aux autres. Quoy ? ces Prophetes-cy ne sont-ils pas hommes comme nous ? Pourquoy donc n’acceptent-ils pas ces filles estant chose impossible qu’un homme s’en puisse passer ? Pourquoy nous font-ils un tel affront : mais nos Peres prenans la parole ils respondirent que ce n’estoit pas qu’ils reprouvassent le mariage, quant il estoit selon les loix de Dieu, tant s’en faut qu’ils le loüoient, mais que Dieu leur ayant octroyé des graces plus particulieres qu’aux autres hommes à cause qu’ils le servent plus perfaictement, ils pouvoyent facilement par le moyen d’icelles graces se passer de l’usage des femmes. Ce qu’ayant oüy ces pauvres gens ils demeurerent tous estonnez, et comme hors d’eux mesmes admirant la saincteté de ces Prophetes, et de la en avant ils les ont eu en plus grande veneration, s’estimans bien-heureux de leur donner leurs enfans à ce qu’ils les baptisent et instruisent en nôtre saincte foy ; ainsi qu’il se pourra voir par la lettre suivante, que lesdits Peres ont escrit à un honnorable marchant de Roüen nommé Monsieur Fermanet, qui est un de leurs grands bienfaicteurs, laquelle nous avons bien voulu mettre icy à ce que l’on voye que nous n’y mettons rien du nostre, ains purement et simplement, le mettons selon que nous l’avons leu és lettres, et entendu de personnes dignes de foy, qui les ont veuës, nous mettons aussi ceste lettre pource qu’il y a dans icelle des particularitez qui ne sont point aux autres. La lettre est celle qui suit.
LETTRE QUE LES PERES CAPUCINS ONT ESCRIT A MONSIEUR FERMANET.
Monsieur Dieu vous donne sa saincte paix. Apres tant de conjurations que vous nous fistes à nostre departement de vous rescrire, nous nous fussions sentis par trop coulpables, de manquer à vous mander des nouvelles de nostre bon pays, lesquelles sont tres-bonnes graces à Dieu. Nous y sommes arrivez heureusement apres avoir flotté quatre ou cinq mois sur la mer. Au reste nous avons esté receus honorablement des Indiens, je dis honorablement selon leur rusticité, mais il n’importe en quelle maniere que ce puisse estre, pour veu qu’ils rendent le tesmoignage de leur bien-veillance, ce qu’ils ont faict, et font encores tous les jours, nous amenans leurs enfans pour les instruire, ce que nous esperons de bien faire avec l’aide de Dieu. Au retour de Monsieur de Rasilly qui sera dedans deux ou trois mois nous vous pourrons mander le nombre des convertis, et de ceux qui sont nouvellement baptisez. Quant au pais il est fort bon, et espere-on d’en tirer force Petun, et force Rouçou, il s’y trouve dés maintenant force succre, de fort belles pierres, et de l’ambre gris, et tient-on qu’à 20. liües d’icy il y a une mine d’or, n’estoit la trop grand haste que nous avons, nous vous en manderions d’avantage : mais estans trop pressez nous ne la vous ferons plus longue. Vous baisant tres-humblement les mains, nous recommandant à Madame vostre femme, et sommes à vous, et à elle.
Vos tres-humbles serviteurs en nostre Seigneur,
F. Claude d’Abbeville, et F. Arsene de Paris.