RELATION D’UN MATELOT VENU DU MESME PAYS, FAICTE AU R. P. GARDIEN DU HAVRE DE GRACE, DE QUOY IL DONNE ADVIS AU R. P. COMMISSAIRE.
Reverend Pere, humble salut en nostre Seigneur, ce mot est pour vous donner advis comme ce jourd’huy m’est venu trouver un matelot, lequel a veu, et parlé a noz Freres à Maragnon aux Topinabas, auquel lieu ils arriverent tous en bonne santé sans aucun enpeschement environ le 8. de Juillet, le Matelot à entendu leur Messe, où se trouva quelque vieil Sauvage du pais, qui considera tout ce qui s’y faisoit, avec environ vint-cinq ou trente avec luy. Quant ce vint à la consecration et elevation de la saincte hostie on abaissa une toile, dequoy ils s’estonnerent pourquoy on avoit fait cela ; Surquoy estans satisfaits, incontinent firent publier par tout ce qu’ils avoient veu, de sorte que depuis il leur est venu grand nombre d’hommes de ces Sauvages pour les ayder à faire leur logement, et le fort qu’ils ont commencé. Le Matelot en est party le 22. d’Aoust dernier, dedans le vaisseau de Moisset dont il avoit donné la conduite au Sieur du Manoir, auquel il croit que nos freres aurons donné leurs lettres, ou à quelqu’autre chef du vaisseau, qui me gardera de vous escrire d’autre particularitez. Ils n’ont pas changé la couleur de l’habit et ne la changeront, leur habit est seulement d’une estoffe plus legere que le nostre, à cause de la chaleur. Dieu soit loué de tout, et leur face la grace d’y fructifier à la gloire de son S. nom, et exaltation de la saincte foy de son Eglise.
Je suis de vostre R. le plus serviable en Jesus-Christ,
du Havre ce 12. Novembre 1612.
F. Theophile, Capucin indigne.
Notes critiques
et
historiques sur le voyage
du
P. Yves d’Evreux.
[53] Suitte de l’histoire des choses plus memorables advenues en Maragnan. Voy. le titre.
Cette vaste province, l’une des plus florissantes du Brésil, n’avait reçu aucun établissement de quelque importance, avant l’arrivée des missionnaires français. Les limites qu’on lui accordait alors étaient complétement arbitraires et il ne faut pas oublier, que l’immense capitainerie du Piauhy en fit partie intégrale, jusqu’en l’année 1811. Aujourd’hui son étendue en longueur est de 186 lieues (de 20 l. au dég.) sur 140 de largeur. Sa superficie n’est pas évaluée à moins de 20,000 lieues carrées. Elle git entre 1° 16′ et 7° 35′ de lat. mérid. Elle confine au N. O. avec le Pará dont elle est séparée par le Rio Gurupy, au N. E. elle est baignée par l’Atlantique, au S. E. le Parahiba forme ses limites du côté du Piauhy. Le Tocantius enfin la sépare au S. de la province de Goyaz. Quoique chaud et humide, le climat du Maranham est sain, les pluies qui fertilisent ce riche territoire commencent régulièrement en Octobre. L’aspect général du pays offre partout des mouvements de terrain inégaux, il ne présente nulle part cependant, des élévations bien considérables, si l’on excepte toutefois de ces données générales et forcément sommaires, la Comarca de Pastos bons. Là, on rencontre des montagnes telles que Alpracata, Valentim, Negro, etc. Le pays est arrosé par 14 cours d’eau. De tous ces fleuves c’est le Parnahiba qui est le plus considérable ; malheureusement, ses rives ne sont pas d’une salubrité égale sur tous les points, à ce que l’on observe dans le reste de la province, il y règne des fièvres intermittentes. On évalue son cours à 240 lieues. L’Itapicurú qui vient immédiatement après lui et dont il est fréquemment question dans la Relation du P. Yves ne baigne qu’une étendue de 150 lieues de terrain ; le Mearim a un cours plus restreint, on l’évalue à 78 l. Le Pindaré, le Turiassu, le Gurupi, le Manoel Alves Grande sont moins considérables encore. — On suppose que la population entière de la province peut s’élever aujourd’hui à 462,000 habitans. Cependant, le Relatorio officiel de la présidence qui porte la date du 3 Juillet 1862, n’évalue ce chiffre qu’à 312,628 âmes, dont 227,873 individus libres et 84,755 esclaves. Il est à remarquer que le recensement général de la population de l’Empire, fait en 1825, n’admettait qu’une population de 165,020 âmes. On a acquis la certitude, que ce chiffre était en réalité fort inférieur à ce qu’il devait être. Il témoignait seulement de la répugnance qu’avaient alors les propriétaires à déclarer le nombre exact de leurs esclaves. — Quant à la population nomade des indiens, à celle qu’il serait si curieux de bien connaître pour apprécier les changements survenus parmi les Aldées depuis le temps où écrivait le P. Yves, nul chiffre ne la constate, et ne peut exactement la fournir. Ce qu’on peut dire, c’est qu’elle est plus considérable au Maranham, au Pará et dans la nouvelle province de Rio Negro, que partout ailleurs. On n’a en définitive, que les données les plus imparfaites et les plus rares, sur ces hordes malheureuses, dont se préoccupe aujourd’hui le gouvernement. La sollicitude tardive, mais charitable de l’administration provinciale a trop de maux à réparer pour que la réparation soit complète. Tout est à faire encore en ce qui touche les Indiens. Ces tribus n’ont su conserver ni la dignité que donne à l’habitant des forêts une complète liberté, ni les principes de civilisation qu’on avait tenté de leur inculquer au XVIIme siècle. Refoulées définitivement dans l’intérieur par Mathias d’Albuquerque, décimées par le virus de la petite vérole, elles ne sont plus que l’ombre de ce qu’elles étaient sous leurs chefs indépendants. Cette population indigène, est cependant plus considérable dans les solitudes du Maranham, que ne l’indiquent certaines statistiques et l’on évalue à 5000 environ, ceux des indiens qu’on a pu réunir en villages. Si nous en croyons un militaire éclairé, qui s’est trouvé avec eux dans des rapports incessants durant une vingtaine d’années, la déchéance physique est bien moindre chez ces peuplades, que la déchéance morale ; elles ont perdu jusqu’au souvenir de leurs traditions théogoniques, qu’il eût été si curieux de comparer aux récits des vieux voyageurs français. Sous ce rapport, elles ont été bien moins favorisées que ces Guarayos, visités naguère par d’Orbigny, et qui répètent encore dans leurs chants, les légendes cosmogoniques du XVIme siècle. Les Indiens du Maranham, parmi lesquels on distingue les Timbirás, les Gêz, les Krans et les Cherentes ne peuvent donc fournir à l’historien, que des renseignements bien affaiblis puisque, il y a maintenant environ quarante ans, le major Francisco de Paula Ribeiro avait déjà constaté chez eux cet immense envahissement de l’oubli (voy. la Revista trimensal T. 3, p. 311), c’est cet oubli fatal des grandes traditions, qui rend aujourd’hui si précieux des livres, tels que ceux de nos vieux missionnaires ; là tout au moins les mythes antiques sont recueillis parce qu’il a fallu les combattre. Il se présente de temps à autre parmi ces Indiens dégénérés, quelques hommes énergiques, qui comprennent l’abaissement de leur race et qui voudraient la faire marcher en avant, mais ces chefs sont aussi rares qu’ils sont peu compris, et de plus, c’est vers l’avenir qu’ils tournent leurs regards ; ils n’ont aucun sentiment réel de leur ancienne nationalité. Leurs compatriotes qui devraient tout au moins leur savoir gré des travaux entrepris pour améliorer leur sort futur, les accablent parfois de leur haine aussi irréfléchie qu’elle est brutale. C’est ce qui est arrivé à Tempe et à Kocrit, ces chefs qu’avait connus le major Ribeiro. Ils ont fait de vains efforts pour pousser dans la voie de la civilisation les peuplades, dont la direction leur avait été dévolue : ils sont tombés victimes de leur zèle. Voy. Memoria sobre as nações gentias que presentemente habitam o continente do Maranhão, escripta no anno de 1819 pelo major graduado Francisco de Paula Ribeiro, Revista trimensal T. 3, p. 184.
Disons en passant, que les Tupinambas évangélisés par les missionnaires français, n’ont pas laissé de descendants connus ; on suppose seulement qu’un rameau appartenant à cette grande nation, peuple encore les bourgades de Vinhaes et de Paço de lumiar dans l’île. Sam Miguel et Frezedalas sur les bords de l’Itapicurú peuvent être dans le même cas ; il en est de même à l’égard de Vianna sur le Pindaré. Plus probablement encore les Tupinambas se sont confondus avec les nations de l’intérieur ; ils ont pris les noms de Timbirás et de Gamellas. Les Sakamekrans, les Kapiekrans ou canelas-finas, et les Gez, errants dans les grandes forêts à l’ouest de l’Itapicurú ne sont autres que des subdivisions des Timbirás. Le major Ribeiro, nie, que ces diverses peuplades se livrent encore aux horreurs de l’anthropophagie. C’est dans cet écrivain si impartial et qui reconnaît toute la férocité des Timbirás, qu’il faut étudier les horribles représailles dont les malheureux Indiens ont été l’objet : l’esclavage n’en a été que le moins sanglant résultat. Le major évaluait à 80,000 environ, le nombre des Indiens Sauvages errants en 1819 dans les grandes forêts ; il a dû diminuer considérablement depuis cette époque.
[54] Voicy ce que j’ay peu par subtils moyens recouvrir du livre du R. P. Yves d’Evreux supprimé par fraude et impieté, moyennant certaine somme de deniers entre les mains de François Huby, imprimeur. p. 1.
François Huby était aussi libraire et sa boutique occupait une place parmi les magasins les plus achalandés dans la galerie des prisonniers au palais ; il dut souffrir comme bien d’autres du grand incendie qui eut lieu en 1618. Quatre ans auparavant qu’il se chargeât de la publication du livre de Claude d’Abbeville, dont le nôtre n’était qu’une suite, il demeurait rue St. Jacques, au Soufflet d’or, et non à la Bible d’or, qu’il prit plus tard pour enseigne. S’il fut atteint dans sa prospérité, ce fut justice pour avoir permis qu’une main impie privât la France durant plus de deux siècles, du livre charmant, qu’il avait édité et que nous remettons aujourd’hui en lumière, grâce à une de ces entreprises littéraires si rares de nos jours, où l’honneur des lettres est la pensée dominante, et l’emporte sur tout autre considération.
Le volume qui a servi à notre réimpression est relié en maroquin rouge, parsemé de fleurs de lys d’or et aux armes de Louis XIII. Il fait partie de la réserve sous le No O 1766 de la Bibliothèque Impériale de Paris.