A ces rais l’escrivain conduit sa plume d’or.

Le lampyre que les indiens des Antilles nommaient Cocuyo fut partout comme on voit la grande merveille du XVIme siècle. Le P. du Tertre lui a consacré quelques lignes charmantes.

Yves d’Evreux n’est pas seulement un peintre habile, un conteur naïf, c’est un observateur clairvoyant des mœurs d’une race pour ainsi dire éteinte, qu’on ne saurait trop souvent consulter. Pour ne choisir qu’un exemple parmi ceux qu’il offre en si grand nombre, il est le seul qui nous décrive de véritables idoles modelées en cire par les Indiens ou sculptées dans le bois. Hans Staden, Thevet, Lery et même Gabriel Soares si explicites sur le culte du Maraca, se taisent sur celui qu’on rendait alors à ces statuettes grossièrement façonnées, sans doute, par les habitans nomades des grandes forêts, mais qui n’en constitue pas moins un commencement dans la pratique naissante de l’art ; il dit de la façon la plus précise comme on le pourra voir aisément : « Cette perverse coustume prenoit accroissement et s’enhardissoit ès villages proches de Juniparan. » Puis il ajoute, que son compagnon le R. P. Arsène, trouvait au destour des bois de ces idoles… Or, on peut tirer de ce passage une induction curieuse et qui n’est pas sans importance pour l’archéologie future d’un grand empire, c’est qu’au début du XVIIe siècle un changement notable s’était opéré déjà dans les idées religieuses du grand peuple de la côte. Sans doute à cette époque les Piayes avaient vu des statues dans les églises qu’on édifiait de toutes parts sur le littoral : avec la merveilleuse facilité d’imitation que possèdent les Indiens, déjà à la fin du XVIe siècle, ils avaient personnifié quelques-uns des nombreux génies dont ils peuplaient leurs forêts. Ces premières idoles, furent malheureusement taillées dans le bois ; nulle d’entre elles que nous sachions n’a été conservée par les musées ethnographiques du nouveau monde, qui de toutes parts, commencent à se fonder ; elles existaient cependant en assez grand nombre. Arrivés dans le voisinage du fleuve des Amazones, les Tupinambas étaient entrés en relation d’idées avec des peuples indigènes infiniment plus civilisés qu’eux ; la puissante nation des Omaguas par exemple, dont les tribus venaient des régions péruviennes, pouvait avoir exercé son influence sur l’art grossier, dont on trouva parmi eux de si curieux specimen. Il est à remarquer que ces faits importants, sont en général absolument négligés par les historiens portugais. Ce n’est pas une gloire médiocre pour notre vieille littérature, que d’avoir produit des écrivains assez observateurs pour en faire l’objet d’une étude attentive.

Parmi ceux qui se mêlèrent à ces nations malheureuses, au début du XVIIe siècle, nous ne connaissons à vrai dire qu’un seul voyageur portugais, dont les récits charmants doivent être placés à côté de ceux de Jean de Lery et du P. Yves d’Evreux[31]. C’est ce Fernand Cardim, qui était encore supérieur des jésuites en 1609 et qui visita les Indiens du sud, après avoir longtemps administré les Aldées d’Ilheos et de Bahia. Bien que ce missionnaire ne puisse nullement se comparer pour l’importance des documents qu’il renferme à Gabriel Soares[32], auquel il faudra toujours recourir dès que l’on prétendra avoir une idée exacte des nationalités indiennes et de la migration des tribus, il est surtout par son style, de la parenté de notre vieil écrivain ; il a comme lui un abandon de préjugés, qui lui fait aimer les Sauvages et un charme d’expression qui peint admirablement l’Indien dans son Aldée, en nous révélant surtout la grandeur naïve de son caractère.

[31] Narrativa epistolar de uma Viagem e missão jesuitica pela Bahia, Porto Seguro, Pernambuco, Espirito Sancto, Rio de Janeiro etc. Escripta em duas Cartas ao Padre Provincial em Portugal. Lisboa, 1847, in-8.

[32] Tratado descriptivo do Brasil em 1587 etc. Rio de Janeiro, 1851, in-8. Ces deux ouvrages ont été exhumés par M. Adolfo de Varnhagen, l’historien si connu du Brésil. Ce dernier ouvrage dont un ms. se trouve à la bibliothèque impériale de Paris est reproduit également par son habile éditeur, dans la Revista trimensal. Gabriel Soares, périt en 1591 sur une côte inhospitalière, à la suite d’un déplorable naufrage, c’est presque, comme on le voit, un contemporain d’Yves d’Evreux.

La relation du P. Yves d’Evreux n’ajoute pas seulement un document d’une importance réelle à l’histoire du Brésil, elle n’est pas uniquement destinée à constater les faits qui succédèrent à la fondation de San Luiz, aux yeux des Français, elle doit avoir encore un autre genre de mérite. Par la naïveté élégante de sa diction, par la couleur habilement ménagée de son style, par la finesse de ses observations, on pourrait dire aussi par le sentiment exquis des beautés de la nature qu’elle révèle chez son auteur, elle appartient à la série des écrivains français, qui continuent l’époque de Montaigne et qui font présager le grand siècle. Yves d’Evreux, si on eût été à même de le lire, eût exercé sur son temps, l’influence qu’avait eue quelques années auparavant Jean de Lery, qui décrivait des scènes analogues à celles qu’on le voit si bien peindre. Moins habile écrivain que lui, Claude d’Abbeville continua cette influence littéraire.

Si dans la retraite qu’il s’était choisie, et que nous supposons, non sans quelque raison, avoir été ou Rouen ou Evreux, ou même le bourg de St. Eloi, le P. Yves apprit quel avait été définitivement le sort de ses chers indiens, son âme en dut être profondément contristée. Après l’expulsion des Français, Jeronymo de Albuquerque avait été nommé Capitão mór du Pará, tandis que Francisco Caldeira Castello Branco était désigné pour continuer les découvertes et les conquêtes vers les régions du Pará. Ce fut des efforts combinés de ces deux officiers que résulta la fondation définitive de la riante cité de San Luiz et dans le même temps celle de Belem.

Ces deux villes s’élevèrent pacifiquement et sans que les Indiens missent d’opposition à leur construction. Bien loin de là, ils prêtèrent leur concours aux travaux considérables qu’elles exigeaient, et plusieurs d’entre eux accompagnèrent même un officier nommé Bento Maciel sur les rives du Rio Pindaré, à la recherche des immenses richesses métalliques qu’on supposait à tort exister sur ses bords ; expédition fatale, qui n’eut pas d’autre résultat que l’anéantissement des Guajajaras.

Les Tupinambas ne commettaient plus sans doute d’hostilités contre les Portugais et ils vivaient sous la direction de Mathias d’Albuquerque, le fils du gouverneur, mais ils n’en regrettaient pas moins vivement leurs anciens alliés. Ils n’occupaient plus le voisinage immédiat de la cité nouvelle, c’était dans le district de Cumá que se groupaient leurs nombreuses Aldées. Un jour que le chef européen qui les surveillait s’était absenté pour rejoindre son père qui l’avait mandé auprès de sa personne, quelques Indiens arrivés du Pará passèrent par Tapuytapera. Ils étaient porteurs de lettres qui devaient être remises au Capitão mór de San Luiz. Un Tupinamba converti au Christianisme et que l’on appelait Amaro, profita du passage de ses compatriotes pour mettre à exécution un épouvantable projet. S’emparant de l’une des lettres, que portait l’un de ses compatriotes, il la déploya et feignit de la lire[33], puis s’adressant aux chefs, il leur déclara que le contenu de ce message n’était autre chose qu’une abominable trahison ourdie par les Portugais, ceux-ci avaient résolu, osa-t-il affirmer, de les rendre tous esclaves. Un épouvantable massacre durant lequel périrent sans exception tous les blancs fut le résultat de cette ruse indienne que les événements précédents ne rendaient que trop facile à réaliser. Le bruit d’un incident pareil gagna bientôt le littoral. Mathias d’Albuquerque se porta résolument sur les lieux et vengea ses compatriotes en exterminant sans pitié les Tupinambas.