[33] Berredo affirme que cet Indien était un ami dévoué des Français. Mais le Jornal de Timon mieux informé, nous révèle le nom de ce terrible sauvage, il s’appelait Amaro, et il avait été élevé dans les missions du sud. Par conséquent il ne pouvait y avoir contracté une grande tendresse pour les Français. Pour ourdir son affreux stratagème, il suffisait bien de la haine conçue par certains Indiens contre ceux qui asservissaient leur pays, il n’était pas nécessaire d’être originaire de Rouen ou bien de la Rochelle.
Alors les tribus éloignées s’excitent entre elles, à former une alliance indissoluble ; un esprit implacable de vengeance anime maintenant ces sauvages naguère si paisibles et si disposés à embrasser la foi nouvelle, que leur avait prêchée Yves d’Evreux. Les Aldées lointaines se soulèvent spontanément. Jeronymo d’Albuquerque expédie des troupes aguerries contre les Indiens, la mort et l’incendie remplacent les fêtes auxquelles on s’était livré naguère avec tant d’abandon. Trois ans s’étaient écoulés à peine cependant depuis le départ des capucins français ; on était arrivé au commencement de 1617. La ville de San Luiz do Maranham bâtie avec activité, commençait à prendre l’aspect d’une cité européenne. Cet accroissement rapide ne pouvait manquer d’inquiéter les sauvages, ils étaient devenus clairvoyants : contraints à abandonner le sud du Brésil, pour trouver les grandes forêts au sein desquelles ils avaient espéré recouvrer leur indépendance, ils n’avaient plus maintenant qu’une pensée, c’était la destruction complète d’une race envahissante que leurs ancêtres n’auraient pu chasser. Les chefs Tupinambas formèrent une ligue des bords solitaires du Cumá à ceux de l’Amazone ; on allait marcher secrètement vers la colonie nouvelle et, à un jour convenu, tous les habitans devaient en être exterminés. Il n’y avait plus guère d’Indien, alors, qui ne bravât sans terreur les décharges de la mousqueterie.
Pendant que ce projet s’ourdissait et que l’on songeait à en poursuivre l’exécution, Mathias d’Albuquerque était sans défiance à Tapuytapera, avec un petit nombre de soldats ; c’en était fait de lui et des hommes qu’il commandait, lorsqu’il se trouva un traître parmi les indigènes ; le complot des chefs fut découvert au commandant portugais, celui-ci ne se laissa pas intimider par le nombre des ennemis redoutables qu’il avait à combattre, il leur livra une première bataille et les repoussa à cinquante lieues de là, aidé dans cette action audacieuse par un officier plein de bravoure que l’on nommait Manuel Pirez.
L’antagoniste de Razilly et de La Ravardière vivait encore, mais il était bien près à cette époque de finir sa carrière ; fixé à San Luiz dans la cité naissante, il put aider son fils de ses avis et des forces qu’il tenait en réserve. Mathias d’Albuquerque ne se laissa pas effrayer par les difficultés de tout genre que rencontrait sa petite armée dans ces immenses solitudes ; il battit partiellement les Indiens et le 3 février 1617, il remporta sur eux une victoire complète, ils furent repoussés dans la profondeur des forêts. Alors seulement, le vieux général rentra à San Luiz, les tribus les plus redoutables venaient d’être exterminées ; et ce qu’il venait d’accomplir dans ces déserts, Francisco Caldeira le faisait à son tour dans les solitudes du Pará, où s’élevait la cité de Belem.
Ce n’était pas à coup sûr ce qu’avaient rêvés Yves d’Evreux et ses trois compagnons, pour le Maranham : ils en avaient fait en leur âme le séjour d’une société nouvelle, où tous ces cœurs simples allaient se réunir à eux, pour célébrer un Dieu de paix. Des ordres de massacre remplaçaient les jours de prière ; une solitude effrayante s’était faite autour des colons. Il y aurait cependant une sorte d’injustice à le taire ; les religieux qu’avaient amenés avec lui Jeronymo d’Albuquerque, avaient continué l’œuvre des missionnaires français. Comme Yves d’Evreux et comme le P. Claude d’Abbeville, F. Cosme de San Damian et F. Manoel da Piedade, appartenaient à l’ordre des capucins dès l’année 1617, c’est-à-dire au moment où sévissait la guerre et quand Bourdemare publiait son livre ; ils demandaient à la cour de Madrid des religieux infatigables, endurcis à toutes les fatigues et capables de les aider. Le 22 juillet quatre nouveaux religieux arrivaient dans ces régions, mais ce n’était pas au petit couvent de San Luiz qu’ils étaient destinés, ils restèrent aux environs de Belem et commencèrent les conversions du Pará[34].
[34] Voy. Berredo, Annaes historicos do Maranham, voy. également O Jornal de Timon (M. Lisboa). Lisbonne, 1858, No. 11 et 12. Cet écrivain fixe l’époque de la mort de Jeronymo de Albuquerque, à l’année 1618 ; son fils Antonio de Albuquerque, lui succéda dans le gouvernement de la province.
Il est toutefois bien incertain, que ces faits historiques, auxquels il faut accorder désormais une place si importante dans les annales du Brésil, soient jamais parvenus aux oreilles des missionnaires dévoués qui avaient bravé tant de fatigues pour convertir les Indiens ; pendant plus de deux siècles, l’Europe y demeura complètement indifférente, et ce ne fut même qu’une vingtaine d’années après leur accomplissement qu’on vit les capucins du grand couvent de Paris reprendre courageusement l’œuvre de leurs prédécesseurs[35] : à cette époque, Yves d’Evreux était bien près d’avoir accompli sa carrière si, pour lui déjà, ce dur pèlerinage n’était fini.
[35] En 1635 des missionnaires de l’ordre des capucins partent pour la Guyane. Leurs travaux sont consignés dans les mss. légués par le grand couvent de Paris.
Tout était consommé d’ailleurs pour les peuples un moment nos alliés fidèles, auxquels il avait tenté de porter les lumières de l’Evangile. Déjà, ils s’étaient retirés sur les bords déserts du Xingú, du Tocantins et de l’Araguaya. Et c’est là, bien loin des colons européens qu’ils se sont perpétués sous les noms connus à peine des Apiacas, des Gés, des Mundurucus, si redoutés jadis, si peu craints aujourd’hui et d’ailleurs favorisés par une administration humaine[36]. Ces possesseurs primitifs du Brésil parlent encore dans sa pureté l’idiome des Tupis, dont le P. Yves nous a conservé quelques vestiges comme Thevet et surtout Jean de Lery l’avaient fait avant qu’il ne rassemblât laborieusement les éléments de son livre. C’est sur les bords de ces grands fleuves que nous avons nommés que tant de tribus décimées ont été observées il y a quarante ans par l’illustre Martius. Mais le savant voyageur ne se plaindrait plus aujourd’hui que nul ne soit allé recueillir les souvenirs expirants dont ces Indiens sont demeurés les dépositaires. Lorsque le gouvernement brésilien eut la pensée, en ces derniers temps, d’instituer une commission scientifique composée de savants nationaux, et chargée de visiter les points les plus reculés de cet immense empire qui ne renferme pas moins de 36° d’orient en occident, ce fut le Ceará, le Maranham, le Pará et même le Rio Negro, qu’il voulut qu’on explorât. Il avait parfaitement compris que s’il y avait dans ces terres vierges, d’admirables productions naturelles à recueillir, il y avait aussi toute une mythologie, toute une série de traditions historiques à préserver de l’oubli. Aussi tandis que les Freyre Alleman, les Capanema, les Gabaglia, réunissaient les précieux matériaux sur l’histoire naturelle, sur la géographie et sur la météorologie, dont ils ont commencé une vaste publication[37], un poète historien, aimé de son pays, s’en allait résolument dans ces solitudes inexplorées pour s’initier aux secrets de la vie indienne. Antonio Gonçalvez Dias, né lui-même dans l’intérieur du Maranham, familiarisé dès l’enfance avec les légendes américaines, parlant la lingoa geral, se chargeait en quelque sorte d’exécuter le programme tracé par Martius. Bientôt les légendes américaines, nous n’oserions dire les mythes religieux des grands peuples du littoral, nous apparaîtront, tels qu’ils se sont perpétués dans l’intérieur (grâce à l’exil peut-être) et ce sera alors, quand le moment des sérieuses études ethnographiques sera arrivé, que l’on comprendra toute la valeur des récits naïfs de Lery, de Hans Staden et d’Yves d’Evreux.
[36] Voy. sur ces peuples, la rapide visite qui leur a été faite par M. de Castelnau en 1851 : Expédition scientifique dans les parties centrales de l’Amérique du sud. T. 2. p. 316.