[37] Voy. Trabalhos da Commissão scientifica de exploração. Rio de Janeiro. Typographia universal de Laemmert, 1862, in-4.
Il y aurait cependant une étrange injustice à nier les anciennes tentatives faites par les religieux portugais pour opérer la conversion des peuples sauvages dans le voisinage de l’Amazonie ; ce fut grâce à eux, que l’exploration du Maranham commença vers l’année 1607, par ces voyages qu’accomplissaient avec tant de courage les missionnaires partis des couvents de Pernambuco : tentatives qui ne furent point perdues pour la géographie, mais qui, au profit de l’œuvre chrétienne, n’aboutirent d’abord qu’à un martyre inutile. Plus tard, sans doute l’œuvre des Figueira et des Pinto porta ses fruits et de grands travaux évangéliques adoucirent la position des Indiens du Maranham[38]. C’est encore un écrivain français, à peu près ignoré et contemporain de nos bons missionnaires, qui a retracé avec le plus de zèle et on pourrait dire avec un soin vraiment pieux, l’itinéraire suivi par ces hommes courageux, contemporains du P. Yves qu’il a connu sans doute, mais dont il ne possède ni la grâce, ni la naïveté[39]. Pierre du Jarric nous apprend comment les vastes régions intérieures d’un pays que convoitait la France, furent parcourues par deux religieux de son ordre, à peu près au temps où La Ravardière pour la première fois en explorait le littoral. Francisco Pinto et Luiz Figueira avaient toutefois, à cette époque, un grand avantage moral sur les Français, ils savaient admirablement la langue des peuples qu’ils tentaient de convertir. Bien plus jeune que son compagnon, destiné à succomber dans son apostolat, le P. Luiz Figueira s’initia alors plus que jamais aux secrets d’une langue déjà visiblement altérée sur le bord de la mer, et qui se conservait dans sa pureté primitive au sein des forêts. Cinq ans après l’impression du volume qu’on devait au P. Yves, il publia son Arte de Grammatica et pour la première fois depuis les essais incomplets du XVIe siècle, on eut les principes d’une langue que parlait encore un peuple courageux destiné bientôt à périr[40]. Revenons à notre pieux voyageur.
[38] On trouvera les renseignements les plus détaillés sur les missions jésuitiques et sur l’administration des Indiens au Maranham (choses si peu connues en France) dans la Corografia historica chronographica du Dr. Moraes e Mello. Cet écrivain a soin de rappeler dès le début de son Tome 3, les immenses secours qu’il a tirés des dons faits à l’institut historique de Rio de Janeiro par le conseiller Antonio Vasconcellos de Drummond e Menezes. Dans le cours de ses longs voyages, le diplomate auquel on doit de si précieux renseignements sur l’Afrique, ne s’était pas borné à ces recherches et il avait réuni touchant le Brésil d’innombrables manuscrits sur lesquels aujourd’hui s’appuie l’historien. Privé depuis plusieurs années de la vue, il en a fait hommage à son pays.
[39] Trois ans environ, avant le départ de la mission des capucins pour le Maranham, le P. du Jarric dédiait au roi enfant, le livre suivant : Seconde partie de l’histoire des choses plus mémorables advenues tant ez Indes orientales, que autres pays de la descouverte des Portugais en l’establissement et progrez de la foi Chrétienne et Catholique et principalement de ce que les religieux de la Compagnie de Jésus y ont faict et enduré pour la mesme fin depuis qu’ils y sont entrez, jusqu’à l’année 1600, par le P. Pierre du Jarric, Tolosain de la mesme compagnie, à Bourdeaus, Simon Mellange, 1610, in-4. Tout ce qui est relatif au Brésil, se trouve contenu dons ce vaste recueil entre les pages 248 et 359. Mais c’est dans le livre V de ce que l’auteur appelle l’Histoire des Indes Orientales, part. 3, p. 490, qu’il faut chercher les faits curieux signalés dans cette notice.
[40] Cette première édition, publiée en 1621, est devenue pour ainsi dire introuvable, la seconde que nous avons sous les yeux est intitulée : Arte de Grammatica da lingua brasilica do P. Luis Figueira, Theologo da Companhia de Jesus. Lisboa, Miguel Deslande, anno 1687, pet. in-12. Le savant bibliographe portugais M. Innocencio da Sylva ne reproduit pas exactement ce titre, mais il signale une édition faite à Bahia en 1851, par M. João Joaquim da Sylva Guimaraens : le titre en est fort développé. La Grammaire d’Anchieta, Arte da Grammatica da lingoa mais usada na Costa do Brazil, parut à Coïmbre en 1595, in-8. On n’en connaît en Portugal qu’un seul exemplaire.
S’il vivait encore, comme cela est assez probable, bien au-delà de l’époque qu’on assigne à ces événements, en 1619, par exemple, Yves d’Evreux ne faisait plus partie certainement du vaste monastère dont il était sorti jadis pour se rendre dans le nouveau monde. On peut supposer que son homonyme de Paris commençait à l’éclipser et qu’il se tenait loin de la grande communauté ; s’il eût habité le couvent de la rue St. Honoré, il n’est pas probable qu’on l’eût complétement oublié dans les courtes biographies qu’on accorde si libéralement à des religieux qui n’avaient rien écrit, tel est entre autres cet Yves de Corbeil, simple frère lai mort en 1623, et que recommandait uniquement dans l’ordre son dévouement à l’humanité.
Nous en avons d’ailleurs la certitude, c’était dans un humble couvent de sa province natale que le P. Yves s’était retiré : nous le trouvons en 1620 à St. Eloy[41], et nous supposons qu’il avait choisi cette résidence parce qu’il s’y trouvait dans le voisinage du couvent des Andelys.
[41] St. Eloi près Gisors, dans le département de l’Eure, est une bourgade de 384 habitans à 25 kil. des Andelys ; il y a également St. Eloi de Fourques, village de l’Eure à 25 kil. de Bernay. Nous inclinons à croire que ce fut dans la première de ces bourgades, que demeura notre missionnaire.
Dans ces fertiles campagnes, où s’était éveillé le génie du Poussin, notre bon missionnaire avait encore sans doute des loisirs suffisants pour admirer la riante nature et la fraîcheur des paysages. Peut-être en d’autres temps eût-il été à même de retracer ces fines observations qui en font parfois un incomparable naturaliste ; mais après l’émotion qu’avait imprimée à sa pensée la majestueuse solitude des forêts séculaires du Brésil, il ne se laissa plus captiver que par les ardentes disputes de la théologie. Un livre encore introuvable (car nous nous heurtons à chaque moment ici, à des raretés presque aussi difficiles à rencontrer que le voyage), nous prouve que pour son repos, il ne sut pas résister à l’esprit du siècle. N’ayant plus à convertir les Indiens, il se prit à discuter avec les protestants, et chose assez bizarre, ce fut un de ses compatriotes, personnage essentiellement estimé de ses coreligionaires qu’il attaqua ou peut-être auquel il répondit seulement. Nous ignorons le titre du premier opuscule, qu’il lança à son adversaire, mais un savant bibliographe de la Normandie, M. Frère, nous a fourni le second ; c’est pour nous une sorte de révélation.
Ce livret est intitulé : Supplément nécessaire à l’escript que le capucin Yves a fait imprimer touchant les conférences entre lui et Jean Maximilien Delangle. Rouen, David Jeuffroy, 1618, in-8.[42]