Le P. Yves d’Evreux et le P. Yves de Paris apparurent comme nous l’avons dit, à peu près vers la même époque ; mais la renommée toujours croissante de l’un, éclipsa complétement le souvenir bien fugitif que l’autre avait laissé et de bons esprits ont pu même un moment les confondre. Ils eurent cependant, il faut le répéter, une destinée bien différente. Yves d’Evreux, nous l’avons dit, s’éloignait en général du bruit politique, et ne se mêlait aux luttes du siècle que pour soulever quelque point de doctrine religieuse ; le second, infiniment plus jeune dans l’ordre que son homonyme, toujours prêt à prendre part aux combats que les ordres réguliers soutenaient parfois contre le pouvoir ecclésiastique, s’était acquis par cela même une immense renommée, dont se glorifiait le monastère. On le regardait comme un éloquent orateur et comme l’un des hommes les plus diserts de son temps. L’hyperbole de l’éloge monastique, va même jusqu’à le considérer comme la tête la plus forte qu’eut encore produite son ordre. Ce fut donc lui qui occupa uniquement ses supérieurs, lui dont les livres multiples, écrits surtout en latin, furent opposés victorieusement aux écrits violents lancés contre les ordres mendiants. Il avait gardé de son ancien état d’avocat, la faconde embrouillée de l’époque, il se mêlait en outre d’astrologie judiciaire, on lui attribuait en un mot le fatum mundi, livre absurde, mais qui pendant un temps s’était emparé des esprits. Déclaré à l’unanimité l’oracle de son couvent, on n’eut pas même un moment l’idée de joindre dans un commun souvenir, un religieux qui s’appelait comme lui et qui ne savait que faire le sacrifice de son existence, pour amener quelques âmes à Dieu ! Qu’eût fait notre humble amant de la nature, devant ce personnage glorieux, devant ce phénix des théologiens français, comme on se plaît à le nommer[4] ?
[4] Nous n’inventons rien : l’un de ses plus ardents admirateurs, capucin comme lui, il est vrai, parle de sa personne en ces termes : Tantarum segete scientiarum, factus est dives ut Galliae Phoenix hac nostra aetate communiter sit appelatus. Voy. le vaste répertoire de Denis de Gênes. Bibliotheca scriptorum ordinis minorum Sancti Francisci capucinorum. Wadding, plus modéré, se contente d’appeler Yves de Paris egregius concinnator, insignis Capuccinus. L’auteur anonyme des éloges mss. des capucins de la ville de Paris, met moins de bornes à son enthousiasme : « La nature a semblé vouloir s’épuiser pour donner à ce grand personnage tout ce qu’elle pouvait lui donner avec abondance de grandeur de plus rare et de plus surprenant ! » Né en 1590, Yves de Paris prit l’habit religieux le 27 septembre 1620, six ans après le retour d’Yves d’Evreux revenant malade du Brésil : il mourut le 14 octobre 1678. Ce religieux a fait imprimer 28 ouvrages, dont nous reproduirons ici les titres principaux en suivant l’ordre chronologique de leur publication : Les heureux succès de la piété ou les triomphes de la vie religieuse sur le monde et l’hérésie, 4me édit. Paris, 1634, 2 vol. in-12. — De l’indifférence, 2me édit. Paris, 1640, in-8. — La théologie naturelle. Paris, 1640-1643, 4 T. in-4. — Astrologiae novae methodus et fatum universi observatum, a Franc Allaco Arabe christiano. Paris, 1654. C’est ce livre, que le hardi et crédule capucin craignit cependant de publier sous son nom et qu’on désignait sous le nom de Fatum mundi. — Jus naturale rebus creatis a Deo constitutum, etc. etc. Parisiis, 1658, in-fol. — Le Fatum mundi fut réimprimé en 1658, et l’année d’après parut l’ouvrage suivant : Dissertatio de libro praecedenti ad amplissimos viros senatus Britanniae Armoricae. Parisiis, 1659, in-fol. — Digestum sapientiae in quo habetur scientiarum omnium rerum divinarum et humanarum nexus, etc. etc. 1654 — 1659, 3 vols. in-fol., réimp. avec des additions en 1661. — Le Magistrat Chrétien mis en ordre par le P. Yves, son neveu. Paris, 1688, in-12. — Les fausses opinions du monde. Paris, 1688, in-12. etc. etc. — On voit qu’il n’y a nulle analogie d’études entre les deux capucins homonymes. L’un des ouvrages du P. Yves de Paris fut brûlé de la main du bourreau.
Mais qui songe maintenant au P. Yves de Paris ? Qui s’intéresse même aux discussions dont la véhémence excita autour de lui une admiration si vive ? Remettons ici les hommes aussi bien que les faits à la place qu’ils doivent occuper réellement. Yves d’Evreux a su contempler dans sa grandeur primitive une terre exubérante de vie et de jeunesse, deux siècles d’oubli ont passé sur son œuvre et il brille aujourd’hui, jeune, plein de grâce, à côté de Lery, de Fernand Cardim, d’Anchieta, de toutes ces âmes privilégiées, qui unissaient la faculté de l’observation au sentiment exquis des beautés de la nature, et qui ont salué, poètes inconnus, l’aurore d’un grand Empire.
Yves d’Evreux, il le faut dire avec regret, a eu la destinée de presque tous les historiens primitifs du nouveau monde ; sa biographie quelque peu développée reste à faire : malgré les plus minutieuses recherches multipliées en ces derniers temps, au-delà de ce que l’on pourrait supposer, nous connaissons à peine les circonstances les plus importantes de sa vie ; on ne saurait même rien de positif à ce sujet, sans quelques notes glanées çà et là, dans les archives des vieux couvents. Comme son œuvre, son histoire réelle s’est éteinte dans tous les souvenirs. Les écrivains de son ordre pensent en avoir dit assez sur lui, lorsqu’ils ont rappelé qu’il vivait au dix-septième siècle, qu’il fut zélé missionnaire, et qu’il fit un livre, continuation obligée du voyage de son compagnon, le P. Claude : ils oublient même de rappeler qu’il vécut deux ans parmi les indiens, où celui-ci ne fit qu’un séjour de quatre mois.
Selon les inductions qu’on peut tirer d’un livret ms. conservé à la bibliothèque mazarine, opuscule plein de dates précises, consacrées aux capucins du couvent de la rue St. Honoré, notre missionnaire devait être né vers 1577. Son surnom indique bien certainement la ville dont il est originaire, mais nous ne savons pas même le nom qu’il aurait dû porter dans le siècle, comme on disait alors. Sous ce rapport, les amateurs de vieux voyages ont été beaucoup plus favorisés à l’égard de son compagnon le P. Claude, qu’on sait avoir appartenu à une excellente famille d’Abbeville, celle des Foullon[5]. Ce qu’il y a de bien certain, c’est que les parents du père Yves lui firent faire des études excellentes, et que les professeurs auxquels on le confia ne se contentèrent pas de lui enseigner le latin, mais qu’ils lui apprirent le grec et même l’hébreu et qu’ils surent lui inspirer ce goût littéraire, sans lequel il n’y a pas d’habile écrivain. Ce fut au couvent de Rouen qu’il fit son noviciat ; il y entra le 18 août 1595 ; le doute le plus léger ne saurait exister à ce sujet[6]. Après avoir pris l’habit dans cette maison, il y demeura probablement pendant quelques années et dut prêcher dans la plupart des villes de la haute Normandie. Il est également probable qu’alors il se trouva en rapport d’études et de ministère avec le jeune François de Bourdemare, né comme lui normand, comme lui prédicateur dans sa province et destiné plus tard à lui succéder dans la mission du Maranham[7].
[5] Et non Sylvère, comme l’a dit par mégarde dans la biographie, le vénérable Eyriès. (Voy. à ce sujet M. Prarond, Les hommes utiles de l’Arrondissement d’Abbeville. 1858, in-8.)
[6] Voy. le ms. de la bibliothèque mazarine déjà cité, il porte au titre : Annales des R. P. Capucins de la province de Paris, la mer et la source de toutes celles de ça les monts. No. 2879, pet. in-4.
[7] François de Bourdemare ou Boudemard, né à Rouen, avait quitté la province, où sa famille jouissait du plus grand crédit, pour se faire capucin à Orléans. Il entra comme novice au couvent de cette ville, le 2 octobre 1603, mais il est infiniment probable qu’il revint en Normandie, avant de faire partie du grand couvent de la rue St. Honoré.
Distingué bientôt par ses supérieurs, et portant déjà le titre de prédicateur, qu’on n’accordait qu’aux religieux d’élite, le P. Yves fut désigné pour remplir les fonctions de gardien du couvent de Montfort. Malheureusement, les documents que nous avons sous les yeux et qui constatent ce fait, ne désignent pas d’une autre façon, la ville dans laquelle dut s’écouler la plus grande partie de la jeunesse studieuse de notre bon missionnaire. Il y a en France plus de treize localités portant ce nom, et il ne nous est point possible de dire d’une façon absolue, où notre voyageur s’affermit dans sa carrière religieuse. Dès les premières années du siècle, il change néanmoins de résidence, et nous le retrouvons au grand couvent de la rue St. Honoré, vers le milieu de l’an 1611, à l’époque où le P. Léonard de Paris était encore provincial de l’ordre[8], presque au moment où ce savant religieux allait être nommé par le pape supérieur des missions orientales.
[8] Le P. Léonard, mourut à Paris, âgé de 72 ans, le 4 septembre 1640. Antoine Faure, son père, était conseiller au parlement de Paris. Le livre des éloges historiques, ms. de la bibliothèque impériale, le qualifie « du plus grand homme que la religion des capucins ait jamais eus et aura peut-être jamais. » On le trouve de nouveau provincial de la rue St. Honoré en l’année 1615.