Nous aurons occasion de signaler autre part, le mouvement politique, appliqué aux expéditions maritimes qui se manifesta parmi nous, vers le milieu du XVIme siècle, et qui tenta de faire participer notre commerce aux avantages que l’Espagne et le Portugal s’étaient exclusivement réservés. Cinquante ans plus tard et tout en profitant des avantages acquis par les explorations des Verazano, des Cartier, des Roberval et de tant d’autres navigateurs qui avaient créé pour nous, ce qu’on appelait alors la nouvelle France, on tournait les regards vers les régions plus favorisées où l’on prétendait coloniser ce que l’on appelait avec amour la France équinoxiale. Il y avait eu déjà en 1555, une France Antarctique, qui, si elle n’avait porté ce nom qu’un moment, n’en avait pas moins acquis à nos marins les sympathies chaleureuses et dévouées des peuples indigènes dont les tribus nombreuses se partageaient alors le Brésil. Le mouvement protestant aidait partout à ces conquêtes paisibles, bien qu’il ne dût pas laisser de traces durables dans l’Amérique du sud, les réfugiés comme les missionnaires, soumettaient ces nations barbares[9] dont les deux communions se disputaient la conversion. Sans parler ici de certaines prétentions des Navigateurs Dieppois, qui faisaient remonter leurs explorations premières des côtes du Maranham, à l’année 1524 ; sans mentionner même, les navigations d’Alphonse le Xaintongeois aux bouches de l’Amazone, dès 1542 ; il nous serait facile de prouver que vingt-cinq ans plus tard Henri IV concédait à un brave capitaine de la religion réformée, l’immense étendue de territoire vers lequel Yves d’Evreux devait se diriger, pour y évangéliser les sauvages, au sortir de sa paisible retraite de Montfort. Nous voyons en effet, Daniel de la Tousche, sieur de la Ravardière en possession de ces concessions si vaguement définies grâce à des lettres patentes datées du mois de juillet 1605[10]. Nous acquérons la certitude même que deux ans plus tard, après avoir accompli deux voyages successifs dans le nord du Brésil, la Ravardière avait décidé les Tabajaras et les Tupinambas proprement dits à envoyer une sorte d’ambassade vers le roi très chrétien dans le but de solliciter sa protection contre les envahissements des Portugais. Cette mission indienne avait été sans résultat, mais la Ravardière n’en avait pas moins continué un séjour prolongé parmi ces peuples, et en 1610, ayant fait renouveler les anciennes concessions qui lui avaient été faites cinq ans auparavant, il s’était cru autorisé immédiatement après la mort de Henri IV, à former une association pour la colonisation définitive de ces régions abandonnées[11].

[9] Voy. sur l’expédition protestante du sieur Villegagnon, les Relations circonstanciées de Nicolas Barré, de Jean de Lery et de l’Anonyme, reproduit par Crespin. Il est certain que les Calvinistes avaient établi leur prédominance dans la baie de Rio de Janeiro. On peut leur opposer les nombreux pamphlets auxquels donna lieu le chef de l’entreprise. La réunion de ces pièces satyriques fait partie des riches collections de la bibliothèque de l’Arsenal.

[10] Comme on le verra autre part et lors de la publication de la première partie du voyage, l’ancienne expédition de la Ravardière avait été précédée par celle de Riffault en 1594, et des Vaux, le compagnon de ce dernier, s’était immédiatement mis à la découverte du pays en se mêlant aux Indiens.

[11] Nous croyons devoir reproduire ici le texte de cette concession renouvelée ; le premier texte nous est resté inconnu. « Louis à tous ceulx qui les présentes verront salut. Le feu roy Henry le grand nostre très honoré seigneur et père, que dieu absolve, ayant par ses lettres patentes du mois de juillet 1605, constitué et estably le sieur de la Ravardière de la Touche, son lieutenant général en terre de l’Amérique, depuis la rivière des Amazones jusques à l’île de la Trinité, il auroit faict deux divers voyages aux Indes pour descouvrir les havres et rivières propres pour y aborder et y establir des Collonies, ce qui luy auroit si heureusement succeddé (sic) qu’estant arrivé en ces contrées, il auroit facilement disposé les habitans des isles de Maragnan et terre ferme adjacentes vues par luy, Topinamboux, Tabajares et autres à rechercher nostre protection et se ranger soubz nostre authorité, tant par sa généreuse et sage conduitte et par l’affection et inclination naturelle qui se rencontrent en ces peuples envers la nation françoyse, laquelle ils avoient assez faict cognoistre par l’envoy qu’ils firent de leurs ambassadeurs, qui moururent sytost qu’ils furent arrivez au port de Cancalle, et dont nous aurions encore receu de pareilles asseurances, par les relations qui nous en furent faictes par le sieur de la Ravardière, ce qui nous auroit depuis donné occasion de luy faire expédier nos lettres patentes du mois d’octobre mil six cent dix pour retourner de rechef aux dits pays, continuer ses progrez ainsi qu’il auroit faict et y auroit demeuré deux ans et demy sans trouble, et dix-huit mois tant en guerre qu’en tresve avec les Portugais, etc. etc. » Nous avons réservé à dessein pour la publication prochaine du livre de Claude d’Abbeville dont celui-ci est le complément, tous les détails politiques qui regardent l’expédition ; nous réservons également pour cette partie de la collection les détails biographiques sur les Razilly, sur la Ravardière et sur de Pézieux.

Ce n’avait pas été toutefois aux hommes de son parti religieux, que la Ravardière s’était adressé pour mener à bien cette vaste entreprise, il était au contraire entré sans hésitation en pourparler avec de fervents catholiques dont la loyauté lui était parfaitement connue, l’amiral François de Razilly, l’une des vieilles gloires de la France, et Nicolas de Harlay, l’une de ses sommités financières, étaient devenus ses associés pour l’exploitation de son privilége. Nous ne connaissons pas dans tout le XVIIme siècle de transaction consentie entre catholiques et protestants qui manifestât à un plus haut degré que celle-ci, la probité unie au désintéressement : C’était en réalité, une entreprise digne du concours de ce père Yves d’Evreux ; dont tout nous atteste la droiture et la sincérité.

Le titre de lieutenant du Roy, avait été dévolu sans contestation à Razilly ; celui-ci s’était réservé en même temps toute liberté d’action, et n’avait pas cessé de faire prévaloir les prérogatives de la communion qu’il professait. Partout où il se présenterait sur ces plages, la croix allait être plantée solennellement. Des missionnaires catholiques devait être emmenés d’Europe pour prêcher la foi aux Indiens. Ces conventions reçurent en effet une exécution si ponctuelle, qu’on ne trouve pas un seul passage, soit dans Claude d’Abbeville, soit dans Yves d’Evreux, qui laisse soupçonner, le moindre dissentiment se manifestant parmi les chefs de l’expédition.

Fort du crédit dont il jouissait depuis longtemps à la cour, aidé d’ailleurs par les secours pécuniaires, d’une importance réelle, qu’il avait tirés de son association avec Nicolas de Harlay, seigneur de Sancy, baron de Molle et de Gros bois, l’amiral de Razilly était parvenu rapidement au but qu’il s’était proposé, en intéressant la Régente au succès d’une entreprise, approuvée d’ailleurs précédemment par Henri IV. Sur sa demande, Marie de Médicis écrivit au P. Léonard, qui gouvernait alors le grand couvent des capucins de la rue St. Honoré, et lui demanda en réclamant ses prières, quatre religieux, destinés à fonder un couvent de l’ordre dans l’île de Maragnan. Il faut bien le dire, le nord du Brésil, qui offre aujourd’hui toutes les ressources de la civilisation, apparaissait alors, même aux plus doctes de l’université de Paris, comme une région vouée à toutes les horreurs de la vie sauvage, et dont les cosmographes, quand ils s’en occupaient, exagéraient à dessein la barbarie, laissant d’ailleurs à l’imagination le champ complétement libre, et ne marquant aucune délimitation exacte, sur ces cartes informes, où Raleigh se plaisait naguère à évoquer tous les monstres du monde antique.

Il n’y eut cependant pas un seul moment d’hésitation parmi ces religieux, lorsque le provincial eut fait lecture de la missive royale à l’heure où ils se trouvaient tous rassemblés dans le vaste réfectoire du monastère : quarante d’entre eux voulurent être choisis pour faire partie de cette périlleuse entreprise, et les documents officiels que nous avons sous les yeux, nous font connaître même l’espèce d’enthousiasme qui s’empara du couvent tout entier quand on connut la teneur du message des Tuileries. La plupart des pères du couvent s’offrirent dans un élan spontané pour desservir la mission nouvelle : le zèle des plus ardents dut être réprimé et le P. Léonard, d’accord avec le définiteur de l’ordre déclara aussitôt, qu’on se maintiendrait strictement dans le choix des quatre religieux demandés.

Voici la liste de ces noms, dans l’ordre qu’ils devaient garder entre eux, et les rares historiens qui les mentionnent, se seraient évité quelques erreurs, si comme nous, ils avaient consulté les archives du couvent :

Le très vénérable père Yves d’Evreux, supérieur[12].