Le sixiesme & dernier degré prend depuis quarante ans, jusqu’au reste de la vie, & la femme de ce temps est nommee Ouainuy : dans ces annees, elles ne laissent d’estre fœcondes à produire des enfans : Elles usent du privilege de mere de famille : ce sont elles qui president à faire les Kaouins, & toutes leurs autres manieres de brasseries : sont les maistresses du Carbet, où se trouvent les femmes pour deviser : & quand le pouvoir de manger les esclaves estoit encore entier, c’estoit leur office de bien faire rostir le corps, recueuillir la gresse qui en degoutoit, afin d’en faire le Migan, c’est-à-dire le potage, de faire cuire les tripes & boyaux dans des grandes poëles de terre, y mesler la farine, & les chous de leurs pays, puis mesuroient la portion d’un chacun dans des escuelles de bois, qu’elles envoyoient à tous par les jeunes filles. Ce sont elles qui commencent les pleurs & gemissemens sur les deffuncts, & à la bien venuë de leurs amis. Elles enseignent aux jeunes ce qu’elles ont appris. Elles sont plus corrompuës en paroles, & plus effrontees que les filles & les jeunes femmes ; & n’oserois dire ce qui en est, & ce que j’en ay veu & recogneu. Bien vray est que j’en ay veu & cogneu de fort bonnes, honnestes & charitables.

Il y avoit au Fort S. Louïs deux bonnes vieilles femmes Tabaiares, qui ne manquoient jamais de m’apporter de leurs petites commoditez, & quand elles me les offroient, c’estoit en pleurant, & s’excusant de ne pouvoir faire mieux. Je n’ay pas pourtant grande esperance de ces vieilles : Il faut que le Païs s’en face quitte par la mort naturelle : quand elles meurent elles ne sont pas beaucoup pleurees ny regrettees, ainsi les Sauvages en sont bien aises pour en avoir de jeunes. Je me suis laissé dire que les Sauvages, par opinion supersticieuse tiennent, que les femmes ont bien de la peine, apres qu’elles sont mortes, de trouver le lieu, où dansent leurs grands Peres, par delà les montagnes, & qu’une bonne part demeure par les chemins si tant est que quelques unes s’y arrivent. Elles deviennent fort sales, quand elles atteignent l’aage decrepité, & y a ceste distinction entre les vieillards & les vieilles, que les vieillards sont venerables, & representent une façon en eux, de gravité & authorité ; à l’opposite les vieilles de ces Païs sont rechignees & ridees comme un parchemin mis au feu : nonobstant cela, elles sont fort respectees, tant de leurs maris, que de leurs enfans & specialement des filles & des jeunes femmes.

De la consanguinité, qui est parmy ces Sauvages.

Chap. XXIII.

La consanguinité entre ces barbares, a autant d’eschelons & rameaux comme la nostre, & se conserve de famille en famille, avec autant de curiosité comme nous pourrions faire, excepté le poinct de Castimonie, qui a de la peine parmy eux, sinon au premier eschelon, c’est-à-dire de Pere à fille. Pour les sœurs, & les freres, ils ne se marient pas ensemble, mais du reste de leurs affaires j’en doute, & non sans raison, cela ne merite pas d’estre escrit.

Le premier rameau sort du tronc de leurs Ayeuls ou grands Peres, qu’ils appellent Tamoin[94], & soubs ce mot ils comprennent tous leurs devanciers, voire depuis Noé, jusqu’au dernier de leurs Ayeuls ; & c’est chose estrange, comment ils se souviennent & racontent d’Ayeul en Ayeul, leurs devanciers, veu que nous sommes bien en peine en l’Europe de monter jusqu’au Tris-ayeul, que les familles ne se perdent deçà delà.

Le second rameau pousse & sort du premier, & s’appelle Touue, c’est-à-dire, Pere, & est celuy qui les engendre en vray & legitime mariage, tel qu’il est pratiqué par delà : Car la Loy des bastards, est autre que celle des legitimes, ainsi que nous dirons en son lieu. Ce rameau paternel en produit un autre qui se nomme Taïre, c’est-à-dire, fils, lequel rameau vient à se coupper, & fourcher en diverses branches, ausquelles ils imposent ces noms Chéircure, c’est-à-dire, mon grand frere, ou mon frere aisné, qui doit tenir la tige de la maison & de la famille, & Chèuboüire, qui signifie mon petit frere, ou mon cadet, auquel n’appartient de tenir la maison, sinon par la mort de son grand frere. Arrivant qu’un de ces deux freres aye enfant ; cet enfant, masle ou femelle, doit appeller le frere de son Pere Chétouteure, c’est-à-dire, mon oncle, & sa femme Chèachè, ma tante. Semblablement si son Pere a des sœurs, il les appelle Chèachè, ma Tante, comme aussi les marys de ses sœurs Chètouteure, mon Oncle. Les Oncles & les Tantes appellent les enfans masles de leurs freres, ou sœurs Chèyeure, c’est-à-dire, mon Nepveu, & les filles Reindeure, ou Chereindeure, ma niepce. Les enfans descendus de deux freres, ou de frere, & de sœur, ou bien de deux sœurs s’appellent ainsi. Les masles Rieure, ou Cherieure mon cousin, les femelles Yetipere, ou Cheitipere, ma cousine. Quant à la descente du costé des femmes, la grand-mere fait le 1. Eschelon, soit du costé Paternel ou du costé Maternel, c’est à dire la Mere du propre Pere, duquel on est descendu, ou la Mere de sa propre Mere qui l’a engendré, & est appellee Ariy, ou Cheariy ma grand’mere. La propre mere faict le 2. Eschelon, nommee , Mere, ou Cheaï, ma Mere. La fille faict le 3. Eschelon, dite Tagyre, fille, ou Chéagyre ma fille. Le 4. Eschelon est de la sœur, appellee Teindure, sœur, ou Chéreindure, ma sœur. La Tante faict le 5. Eschelon, nommé Yaché, Tante, ou Chèaché, ma Tante. Le 6. Eschelon est en la Niepce, appellee Reindure, ou Chereindure, ma Niepce, ou ma petite sœur, qui est une forme de parler entr’elles. Le 7. Eschelon est de la Cousine, nommee Yetipere, Cousine, ou Cheytipere, ma Cousine ; Somme voicy les rameaux de la consanguinité d’entre eux.

Pour les masles.

Qu’ils appellent en leur langue