Les villages sont partis en quatre loges : sur lesquelles toutes commande un Mourouuichaue, pour le temporel, & un Pagy Ouassou, c’est à dire un Sorcier pour les maladies & enchanteries[96] : Chaque loge a son Principal. Ces quatres Principaux respondent au Principal de tout le village ; & luy avec les maistres Principaux des autres villages, respondent au Souverain Principal de toute la Province. Chaque

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(Lacune d’une feuille.)

Du soin que les Sauvages ont de leurs corps.

Chap. XXVIII.

Platon appelloit la forme du corps, un privilege de Nature, & Crates le Philosophe, un Royaume Solitaire. Ces deux sentences meriteroient un discours long & ample : si nous traittions autre chose qu’une histoire, laquelle demande un stile concis, sans aucune superfluité de paroles, ou de digressions faictes mal à propos : partant nous appliquerons le dire de ces deux Philosophes à nostre subject, pour faire voir que la Nature ayant dénié, par un si long temps, aux corps des Indiens les vestemens, les a recompensez d’un singulier privilege, les formant beaux & bien faicts, encore que les meres n’y prennent aucune peine : ains les levent & manient, comme elles feroient un morceau de bois. Ce que dit Crates, leur convient tres-bien, d’appeller ceste forme corporelle, un Royaume solitaire & desert : car tout ainsi que les animaux du desert, croissent & s’embellissent extremement bien, pendant qu’ils demeurent en leur Royaume deserté, c’est à dire en leur liberté connative : Et à l’oposite, s’ils sont pris des hommes, & amenez en la demeure domestique des Rois & Princes de la Terre, pour estre veuz & montrez, ainsi qu’un spectacle nouveau, vous les voyez incontinent se descharner, se desplaire, & perdre l’appetit d’engendrer & conserver leur espece, & cecy non pour autre occasion que pour avoir perdu la liberté de ce Royaume solitaire. Pareillement ce que la Nature a osté d’un costé à ces Sauvages, à sçavoir les vivres bien apprestez, les potions bien friandes, les habits pompeux, les licts molets, & les superbes maisons & palais, elle les a recompencez d’un autre part, en leur donnant une pleine liberté, comme aux oyseaux de l’air, & aux bestes des forests, sans estre molestez des mangeries & plaideries de par deçà, qui n’est pas une des moindres afflictions d’entre les autres, qui balancent les commoditez que nous pensons avoir en ce monde Ancien. Et si le Diable par permission de Dieu, pour en tirer un bien, qui est leur salut, ne se fut mis à traverser ces Barbares, leur suscitant nouvelles discordes, à ce qu’ils se tuassent & mangeassent les uns les autres : il n’y a point de doute qu’ils ne fussent les plus heureux hommes de la Terre, à cause de ceste franchise & liberté connaturelle, laquelle assaisonne si bien les viandes qu’ils ont, qu’elles tournent en nourriture parfaicte & salubre, d’où procede immediatement la belle forme de leurs corps.

Je ne fais qu’attendre l’objection pour y respondre ; qu’on a veu de ces gens sales, laids comme marpaux. Je dy que ce n’est pas au visage, où il faut remarquer la forme & beauté d’un homme : c’est de quoy Demosthene se moquoit, quand les Ambassadeurs d’Athenes furent de retour de leur Ambassade au Roy Philippe de Macedoine, lesquelles loüoient la beauté du visage de ce Roy : non, non, dit Demosthene, ce n’est pas un subject digne de loüange en un homme, que la beauté de son visage, qu’il a commun avec les Courtisanes : mais bien en la stature du corps, proportion des membres, & phisionomie de grandeur & de noblesse : Et c’est ce que je traitte, que la Nature a donné pour l’ordinaire, un corps bien faict, bien proportionné, & d’une stature convenable, specialement aux Tapinambos : Et quant à ce qu’ils gastent leurs visages par incisions, ouvertures, & fanfares de peintures & ossemens, cela provient, comme j’ay dit cy dessus, de l’opinion qu’ils ont d’estre estimez plus vaillans.

Ils sont fort soigneux de tenir leurs corps nets de toute ordure : ils se lavent fort souvent tout le corps, & ne se passe jour, qu’ils ne jettent sur eux, force eau, & se frotent avec les mains de tous costez, & en toutes les parts, pour oster la poudre & autres ordures. Les femmes ne manquent point de se peigner souvent : Ils craignent fort d’amaigrir, qu’ils appellent en leur langue, Angäiuare, & s’en plaignent devant leurs semblables, disans, Ché Angäiuare, je suis maigre, & chacun en a compassion, specialement quand il arrive qu’ils font quelque voyage, pendant lequel, il faut qu’ils jeusnent & travaillent : lors qu’ils sont de retour, & que leurs joües semblent estre abatuës, chacun les pleure & plaint, disant Deangäiuare seta, helas ! que tu es maigre, tu n’a plus que les os.

Ce point estoit l’unique cause, pour laquelle nous ne pouvions garder avec nous les jeunes enfans baptisez : par ce que les meres avoient si grande peur, qu’ils n’emmaigrissent avec les François, pour la croyance qu’elles avoient que les François estoient en disette, qu’elles ne permettoient à leurs maris d’amener ces petits enfans quant & eux, pour voir les Peres, & les Chapelles de Dieu, qu’à toute force, en chargeant tres-estroittement aux maris de les ramener avec eux, & toutes les fois qu’elles pensoient à ces enfans, elles fondoient en larmes, & s’atristoient infiniment.

J’avois retenu un jeune enfant de Tapuitapere faict Chrestien & nommé Michel, lequel sçavoit extremement bien & en bons termes la doctrine Chrestienne, afin qu’il l’apprist aux Esclaves que j’avois. Il demeura quelques mois avec moy, mais il ne me fut jamais possible de le garder davantage, à cause de l’importunité qu’en faisoit sa mere, & la douleur qu’elle monstroit avoir par ses pleurs & lamentations continuelles, de sorte que son pere vint expres le querir, & luy ayant dit que sa mere le regardoit en pitié (c’est une phrase de parler entr’eux, pour montrer leur compassion vers autruy) il me vint demander congé de s’en retourner, avec un regret pourtant de me quiter, & en pleuroit de douleur (tant ces jeunes enfans caressent les Peres & se plaisent avec eux) alleguant que sa mere devenoit maigre de tristesse, à cause de son absence, & l’opinion qu’elle avoit de luy, qu’il emmaigriroit avec moy, neantmoins qu’il ne manqueroit point de raconter à sa mere la bonne chere que je luy faisois, à ce qu’elle luy permist de retourner vers nous.