Un de nos Esclaves avoit faict quelque faute, pour laquelle il merita d’avoir le fouët, quand il vit que c’estoit au faict & au prendre, il pria qu’on eust esgard à ce qu’il estoit maigre, & qu’on ne frappast si vivement son corps, ainsi que s’il eust esté gras ; par ce, disoit-il, que la graisse sert de couverture aux os, soustient les coups, & empesche que la douleur ne vienne jusqu’à eux : Si vous frappez fort, vous me romprez les veines qui ne sont couvertes que de la peau, (il disoit cela pour ce qu’il estoit naturellement maigre).
Or pour s’engraisser, ils s’assemblent quantité d’Indiens, s’embarquent dans un grand Canot, se munissent de farine, portent nombre de fleches, menent leurs Chiens, & s’en vont en terre ferme, où ils tuent autant de venaison qu’ils veulent, soit Cerfs, Biches, Sangliers, Vaches-Braves, Tatous, soit une infinité d’oyseaux, & demeurans là, tant que leur farine dure, ils s’engraissent, en mangeant leur saoul de ces viandes, puis retournans en l’Isle, apportent avec eux force venaison boucanee.
Le Bresil revenu de la guerre de Para en l’Isle, s’estimant maigre, demanda congé au Sieur de la Ravardiere d’aller en terre ferme, & de mener avec luy quelques François fort maigres pour les engraisser, ce qui luy fut accordé : & allant assés avant dans la grande terre, ils abondoient en toute sorte de venaison, mais parmy ce bon-heur, un mal-heur leur arriva : c’est que la farine leur manqua tellement, qu’ils furent contraincts de manger le cœur des palmes, en guise de pain, avec leurs viandes : ce qui faschoit bien les François, qui ne s’accommodent gueres volontiers à ce genre de pain de Palmiers, & avoient grand regret, que la feste n’estoit entiere, voyans tant de chair devant eux, & n’avoient moyen d’en manger, à cause que le pain & le sel leur manquoit. Il me semble qu’il leur estoit arrivé ce qui advint à Midas affamé d’or, quand sa femme luy fist presenter sur la table force viandes, mais toutes d’or, ou bien ce que l’on feint de Tentale, qui au milieu des eaux mouroit de soif : Chose pareille leur arriva car ils emmaigrirent plus qu’ils n’engraisserent, & ce par leur faute, n’ayans porté de la farine, autant qu’il en falloit.
Les François imitent en ce poinct les Sauvages, & sont bien receus d’iceux : Car les François qui demeurent au Fort, demandent congé d’aller par les villages, faire une promenade & bonne chere. Les Sauvages, qui sçavent cela, vont à la chasse, & donnent (moyennant quelques marchandises) à ces promeneurs deux ou trois bons repas, apres lesquels, il faut gaigner pays, autrement vous n’aurez que du commun, à quoy les François sont stilez, si bien qu’apres avoir faict deux ou trois bons repas en un village, ils sautent en l’autre, & par ainsi faisans le tour de l’Isle, ou de la Province de Tapoüitapere & Comma, ils reprennent leur force, & se consolent. Les François qui sont logez par Comperage en ces villages, ne sont pas trop aises de telles promenades : d’autant que s’il y a quelque chose de bon alors, ce n’est pas pour eux, ains pour les Passans : le naturel du Sauvage estant de donner tout le meilleur qu’ils ont aux survenans pour deux ou trois repas, apres lesquels vous n’avez que le commun & l’ordinaire. Admirez, je vous prie, en passant, le grand amour de Dieu vers les hommes, lequel a imprimé naturellement la charité du prochain ; Car que pourroient faire mieux les Chrestiens, voire les Religieux les plus reformez, sinon que la charité des Sauvages est purement naturelle, sans pouvoir meriter la gloire, & la charité des Chrestiens est sur-naturelle, & espere la récompense en la vie eternelle.
Ce soin de leurs Corps est ménagé par plusieurs autres façons de faire, comme sont celles-cy : Ils ont tousjours l’herbe de Petun en la bouche, la fumee de laquelle ils attirent par la bouche, & le rendent par les narines, afin de vuider les humiditez du Cerveau, & en avalent, pour nettoyer l’estomach de cruditez, lesquelles ils font sortir par eructations. Ils n’ont pas si tost achevé de manger qu’ils prennent leur Petun, comme ils font aussi du grand matin, à la sortie du lit, & avant de se coucher. Mais à propos du Petun, il est bon que je rapporte icy l’opinion supersticieuse qu’ils ont de cette herbe, & de sa fumee. Ils croyent que cette fumee les rend diserts, de bon jugement & eloquens en parole, tellement que jamais ils ne commencent une harangue qu’ils n’en ayent pris. Et me semble que leur opinion n’est point tant supersticieuse, qu’elle n’aye quelque raison naturelle ; car je l’ay experimenté moy mesme, que cette fumee esclaircit l’entendement, dissipant les vapeurs, qui possedent l’organe du Cerveau, & affermit la voix, en ce qu’elle desseiche les humiditez & crachats de la bouche, qui se rencontrent à la sortie de la veine vocale tellement que la langue en est bien plus libre à faire sa fonction : La verité de cecy est bien aisee à experimenter, pourveu qu’on en prenne avec modestie, & au temps convenable : Car l’abondance & continuation n’en est pas, à mon advis, trop bonne & salubre à ceux qui vivent de boissons & viandes chaudes ; mais à ceux qui sont humides & froids de cerveau & d’estomach, la prise de ceste fumee ne leur peut estre que saine ; Et c’est une autre raison, pourquoy les Sauvages qui habitent sous cette zone tres-humide, & qui pour l’ordinaire ne boivent que de l’eau, prennent continuellement de ceste fumee, à sçavoir pour descharger leur Cerveau des humiditez & froidures, & l’estomach de cruditez : ce que font semblablement les Matelots & les gens habitans sur le rivage de la mer. Ce Petun aussi ayans trempé 24. heures dans du vin blanc, opere de grands effects pour nettoyer le corps de ses infections. On ne prend seulement que le vin. Ils ont aussi une autre opinion que la fumee qu’ils avalent du Petun, les tient gaillards & joyeux contre la tristesse & melancolie qui leur peut survenir. Je vous le feray voir par exemples, outre ce que j’en ay peu apprendre par leurs discours. Un Sauvage supplicié à la bouche du Canon, (duquel je parleray au Traicté du Spirituel) auparavant que de s’acheminer au supplice, il demanda un cofin de Petun, disant, que l’on me donne la derniere consolation de cette vie, par laquelle je puisse fortement & joyeusement rendre l’Ame : & de faict si tost qu’on luy eu donné ce Petun, il s’en alloit joyeux, & chantant à la mort ; & quand ses semblables l’attacherent à la bouche du Canon, il les pria de ne luy lier le bras droict si bas & si court qu’il n’eust moyen de porter en sa bouche son cofin de Petun, tellement que la balle du Canon ayant divisé le corps en deux, une partie portée dans la mer, & l’autre tombee au bas du rocher, à laquelle le bras droict estoit joint, on trouva encore dans la main droicte le cofin de Petun.
Les Sauvages jugez à mort, selon la coustume du pays, ne vont jamais au lieu où ils doivent estre assommez, qu’on ne leur donne le Petun, ny mesme les Sauvages, quelque maladie qu’ils ayent, ne laissent ce regime. Les Sorciers du pays ne servent de cette herbe au service des Diables, mais nous n’en parleront point à present, si la memoire me le permet, ce sera pour une autre fois.
Ils ont une autre façon de faire, pour conserver leurs Corps en santé ; C’est qu’ils mangent souvent & peu à la fois, pour l’ordinaire, & ce apres qu’ils ont mangé, lavent soigneusement la bouche & si entre les repas ils ont soif, ils boivent à demy leur saoul, & gargarisent tres-bien la bouche, pour addoucir l’ardeur du Palais. Font bien cuire les viandes & n’en mangent point de cuites à demy : sont beaucoup plus soigneux en ce poinct que les François. Ils se frottent d’huyles de Palmes, de Rocon & de Iunipape[97], qui sont choses qui les tiennent en bonne disposition : Je m’asseurre que ceux qui liront cecy, & auront tant soit peu de cognoissance de la disposition du corps humain, & du regime necessaire pour l’entretenir, jugeront que la Nature donne à ces gens, ce que la science & l’experience donne à ceux de par deçà.
De quelques indispositions naturelles, ausquelles les Sauvages sont subjects ; Et quels noms ils donnent aux membres du corps.
Chap. XXIX.
La verité est, que les Sauvages sont gratifiez de la Nature d’une bonne santé & disposition parfaicte & gaillarde : & rarement se trouvent entr’eux des Corps maleficiez & monstrueux : Nonobstant il s’en trouve, mais un entre cent.