La troisiesme Histoire fut d’un petit enfant, environ de deux ans, malade du flux de ventre, que je baptisay avant de mourir, qui ne fut pas longtemps, car deux heures apres son Baptesme on me vint dire qu’il estoit trespassé. Je m’y en allay avec le Sieur de Pesieux & autres François, afin de le faire ensevelir dans un linceul de coton : Nous le trouvasmes environné de vieilles, qui faisoient un tintamare de leurs pleurs & cris, capables de fendre une teste d’acier, & de plus ce pauvre petit corps enfantin chargé de rassades, c’est à dire grains de verre que leur portent les François, dont il font grand estat, & de plusieurs os de Limaçons Marins, qui sont leurs atours & paremens des grandes Festes ; Jamais il ne nous fut possible de gaigner cela sur ces vieilles, d’oster ce mesnage de dessus luy, mais il falut l’ensevelir tel qu’il estoit, puis un François le prenant sur un aiz, l’apporta apres moy suivy des François, à la façon des funerailles que nous faisons en l’Europe : Nous vinsmes en la Chapelle de Sainct Loüis au Fort, où le corps reposa tandis que je disois les Oraisons ordonnees de l’Eglise à cet effet.

Nos vieilles nous suivirent de prez, & estans arrivees à la porte de l’Eglise, n’osans passer outre, commencerent à entonner une Musique si haute & si forte, que nous ne nous entendions pas l’un l’autre dans l’Eglise : toutefois on les fist taire, & prenans le corps nous l’allasmes enterrer au Cimetiere joignant la Chappelle. Ces vieilles se glissoient parmy les François qui entouroient la fosse, apportans les unes du feu, les autres de l’eau, les autres de la farine, & le reste dit cy dessus, pour mettre aux costez de cest enfant pour s’en servir en son chemin, ce que je fy jetter au loin devant elles, leur faisant remonstrer leur folie par le Truchement : ainsi elles s’en retournerent en leur loge pleurer leur saoul.

Du retour en l’Isle du sieur de la Ravardiere, & de quelques Principaux qui le suivirent.

Chap. XXXII.

Le Sieur de Pesieux à la venuë de la Barque Portuguaise ne manqua point d’escrire & dépescher un Canot, pour aller trouver le Sieur de la Ravardiere & luy manifester l’estat auquel nous estions, attendans un siege prochain : mais le Canot fut plus de trois mois à trouver le dit Sieur, lequel ayant appris ces nouvelles, se dépescha autant qu’il peut, de venir en l’Isle, s’exposant à plusieurs dangers, qui sont en ces mers : mais sa diligence ne nous eust pas beaucoup servi : Car en ces 4. mois qu’il y eut entre le temps que nous attendions le siege & sa venuë, nous eussions vaincu ou esté vaincus.

Cette rupture du voyage des Amazones fist grand tort à la Colonie : parce qu’on eust cueilly & amassé une grande quantité de marchandises, le long de ces rivieres, bien plus peuplees de Sauvages de diverses Nations, que ne sont pas l’Isle, Tapoüitapere, Comma & les Caïtez[103] : Et qui plus est, ces Peuples là sont plus debonnaires que ceux-cy, & mieux fournis de coton & autres danrees : Davantage ils sont plus pauvres & diseteux de Haches, Serpes, Couteaux, & Habits par consequent pour peu de chose on eust eu beaucoup de leurs richesses.

Un autre detriment que receut la Colonie des François en cette interruption de voyage, fut que beaucoup de Nations estoient resoluës de s’approcher de l’Isle, habiter les Pays circonvoisins, & les cultiver, & fussent venus avec ledict Sieur au retour des Amazones : Mais ce bruit des Portuguais leur fist suspendre la resolution qu’ils en avoient prise, attendans dans l’issuë de cet affaire.

Le Sieur de la Ravardiere estant venu, on poursuivit hastivement d’achever les Forts des advenuës de l’Isle, on y porta du Canon, & posa garnison. Quelques jours apres il fut suivy de plusieurs gens de guerre Sauvages, qui vindrent en l’Isle, & entre les autres la Grand-Raye des Caïetez, Sauvage estimé entr’eux, & tenu pour valeureux & de bon conseil, pour le respect duquel ses semblables font beaucoup, voire s’il faut dire, le suivent & embrassent son opinion entierement. Ce qui sert fort aux François en ces Pays là : car il retient tous les Sauvages au service & à la devotion de nos gens.

Un peu auparavant qu’on allast aux Amazones, quelques meschans garnemens firent courir un bruict dans les Caïetez & Para, que les François s’en alloient les prendre captifs, soubs umbre d’aller aux Amazones : Ce bruict esmeut tellement ces Peuples, qu’ils estoient prests de quitter leurs habitations, pour s’enfuyr autre part, mais par les Harangues que leur fit la Grand-Raye, ces gens effrayez sans subject furent r’asseurez, ce Sauvage leur disant tout le bien qu’il peut des François.

Il accompagna, luy, sa femme, & quelques siens parens une Barque envoyee de l’Isle en Para, pour traicter des Marchandises du Pays, où on avoit trouvé plusieurs choses precieuses : Mais le mal-heur voulut, qu’estant partie de là pour retourner en l’Isle, sa trop pesante charge l’enfonça dans la mer, environ à deux lieuës de terre ; Chacun mesprisant les richesses, se depoüilla, qui prenant une écoutille du vaisseau, un autre quelque aiz, d’autres se mirent dans le bateau, mais la Grand-Raye ayant patience que tous prissent le moyen de se sauver : enfin luy & sa femme avec un Truchement François se mirent tous les derniers à la nage, encourageant l’une & l’autre par ces paroles : La mort est envieuse, voyez comme elle nous jette ses vagues sur la teste, afin de nous abysmer, monstrons luy que nous sommes encore forts & vaillants, & qu’il n’est pas temps qu’elle nous emporte : Tous se sauverent en certaines Islettes inhabitees, hors mis un François qui fut emporté en nageant par les Poissons Rechiens[104]. La Grand-Raye voyant les François nuds & affamez, & qu’ils estoient en lieux steriles, enfermez de plusieurs bras de mer, se met à nage, passe un long Pays plein d’Aparituriers, où il eut bien de la peine & du travail à passer dans ces racines, & sortir des vases, dans lesquelles il entroit quelquefois jusques au col. Estant parvenu au village de ses semblables, il les excita de venir avec des Canots, des Vestemens & des Vivres : ce qu’ils firent ; puis apres revenans aux villages qui estoient vis à vis du lieu où se perdit la Barque, il leur fist rendre quelques marchandises que la mer avoit jetté au bord.