Ce Grand-Raye estoit autrefois venu en France, dans un Navire de sainct Malo, & avoit sejourné en France l’espace d’un an, ou environ, & en si peu de temps il avoit appris à parler François, si bien qu’encore au jourd’huy il se faict entendre aux François, quoy qu’il y ait bien des années qu’il en est de retour : & a si bon esprit, jugement & memoire qu’il remarqua, & les raconte à present, toutes les particularitez que nous avons en France. Je ne veux icy rien dire de ce qui touche l’Estat Spirituel, ny de la Harangue qu’il me fist, concernante le Christianisme, par ce que je la diray en son lieu au Traicté suivant : mais quant à ce qui regarde le Temporel, il racontoit souvent à ses semblables, voire je l’entendis haranguer le mesme aux Tabaiares du Fort Sainct Loüis.
Les François sont forts, ont un grand pays plein de bons vivres, ils ont le vin en abondance, le pain, le mouton, le bœuf, les poules, plusieurs sortes d’oyseaux, grand nombre de poissons : leurs maisons sont de pierre, environnees de grosses murailles, sur lesquelles on voit de gros Canons braquez : La mer bat au pied, ou bien ils ont de grands fossez pleins d’eau. Le long des ruës vous voyez les maisons ouvertes, pleines de toute sorte de marchandises : Ils vont sur des chevaux, & entr’eux il y a des Grands ou Principaux mieux suivis que les autres : De ce nombre est Monsieur de la Ravardiere, qui a sa maison proche de la ville où j’abordé. Le Roy de France demeure au milieu de son Royaume, en une ville, qu’ils appellent Paris. Les François haissent, comme nous, les Peros, & leur font la guerre par mer & par terre, & demeurent les plus forts. Car les Peros sont en ce pays là tenus pour foibles, & les François pour vaillans, & plus valeureux que toute autre Nation. C’est pourquoy nous ne devons point craindre, ils nous defendront bien. Quelques mesdisans de nostre Nation ont rapporté que les François n’avoient peu prendre les Camarapins, mais cela est faux : Ils y ont faict leur devoir, & si les Tapinambos eussent voulu donner par derriere, nous les eussions pris : mais le Grand des François a eu pitié d’eux, ne les voulant pas tous brusler, comme fut une partie d’iceux. Cecy, & autres semblables discours il fit alors, & depuis allant par l’Isle, dans chaque village, il le recitoit au Carbet.
Or la façon avecques laquelle il fit son entree dans la Grande Place de Sainct Loüis ; tant pour salüer les Tabaiares de leur bien venuë, que pour favoriser les François, ce fut qu’il ordonna ses gens d’une façon bien estrange : Il les rangea tous queüe à queüe, ils estoient bien quelque cent ou six vingts : Aux uns il fist prendre en main des Courges, aux autres des Marmites, aux autres des Rondaches, aux autres des Espees & Poignards, aux autres des Arcs & Fleches & autres Instrumens dissemblables, & disposant les Joüeurs de Maraca[105] environ par dixaines, ils firent le tour des Loges des Tabaiares, puis vindrent en la Grande Place du Fort, où nous estions, finir leur danse devant nous, laquelle tiroit fort sur la danse des Pantalons, s’avançans & cheminans peu à peu avecques mesure, frappans également tous ensemble la terre de leurs pieds, & ce au ton de la voix, & du son du Maraca, qu’ils gardoient tous en mesme cadence, recitans une chanson de victoire à la loüange des François. Ils remuoient la teste de çà de là, & les mains aussi, avec tels gestes qu’ils eussent faict rire les pierres. Ceste façon de danser est appellee entre les Tapinambos Porasséu-tapoüi, c’est à dire, la danse des Tapouis par ce que la danse des Tapinambos est toute dissemblable : car elle se faict en rond, sans remuer de place. La danse finie, il nous vint salüer & puis s’alla reposer & manger en la loge qui luy estoit preparee.
Du voyage du Capitaine Maillar[106] dans la terre ferme, en l’habitation d’un grand Barbier : Description de ceste terre, & des tromperies de ce grand Barbier.
Chap. XXXIII.
C’est une verité recogneuë de tous ceux qui ont hanté ces Pays du Bresil, que la terre ferme n’a rien de commun en beauté & fertilité avec les Isles : pour ce que les Isles sont sables noirs et legers, adustes & bruslez de la continuelle chaleur, d’autant que les Isles sont bien plus sujectes en ceste Zone torride aux chaleurs & ardeurs, & ce à cause de la mer qui redouble par reflexion la puissance de la lumiere du Soleil sur l’opacité prochaine & concentrique de la terre : Chose que vous experimentez en la composition des miroirs ardans, desquels le centre est opaque, & eslevé plus que sa circonference & ses bords : & partant les rayons du Soleil se reünissent & colligent en ce centre, qui pour cet effect produisent le feu & la flamme aux subjects disposez, mis à la poincte & pyramide de ce centre.
Le Sieur de la Ravardiere ayant plusieurs fois entendu des Sauvages qu’il y avoit une terre infiniment bonne, à cent, ou cent cinquantes lieuës de Maragnan dans la Terre Ferme, és contrees qui sont vers la Riviere de Miary, à plus de quarante ou cinquante lieuës d’icelle, il dépescha une Barque & des Canots, & y envoya le capitaine Maillar de Sainct Malo, avecques quelques François & un Chirurgien, qui se cognoissoit fort à la nature des herbes & arbres precieux. En cette terre, s’estoit retiré un des Principaux Sorciers de Maragnan, avecques quarante ou cinquante de ses semblables, tant hommes que femmes, & y avoit basty un village, & cultivé la terre, laquelle luy rendoit toutes choses en si grande abondance, que ce mal-heureux faisoit acroire à tous les Tapinambos, ainsi que je diray cy apres, qu’il avoit un esprit, qui faisoit venir & croistre de terre ce qu’il vouloit. Là ce Capitaine se transporta, avecques bien de la peine : car il falut qu’il passast une longue & large plaine couverte de joncs & de roseaux, marchant dedans l’eau jusques à la ceinture, & apres y avoir sejourné quelque temps, & remarqué la bonté de la terre, il nous rapporta ce qui s’ensuit.
C’est, que la terre de ce lieu estoit forte, grasse & noire, & tres-bonne à produire les cannes de sucre, & beaucoup meilleure que celle de Fernambourg : ce qu’il peut bien tesmoigner, pour avoir demeuré plusieurs annees dans Fernambourg & pratiqué les autres endroicts que tiennent les Portuguaiz : La terre est arrosee de grande quantité de ruisseaux capables de faire moudre les engins à succre.
Il y a abondance de poissons d’eau douce fort grands, & de plusieurs especes : Les Tortuës y sont sans nombre, le gibier & la venaison de toute sorte, & en quantité indicible, outre les Cerfs, Biches, Chevreils, Sangliers, Vaches-Braves, Pagues, Agoutis, Armadilles, qu’ils appellent Tatous. Il s’y trouve des Lapins & des Lievres, comme en France, mais plus petits : la diversité des oyseaux & du gibier est tres-grande : Les Perdrix, Faisans, Moitons[107], Bisez, Ramiers, Tourtes, & Tourterelles, Herons & semblables s’y voyent par admiration. La terre porte les racines grosses comme la cuisse. Le Petun y vient fort grand & fort bon, & disent que l’on y peut faire deux cueillettes l’année. Le Mil y vient fort haut, gros & en quantité. Il y a des fruicts beaucoup meilleurs & en plus grand nombre que dans l’Isle, Tapouitapere & Comma. Il y a diversité de Perroquets en couleur & grosseur specialement des Touins francs[108], gros comme des moineaux, qui apprennent incontinent à parler, mais ils meurent du haut mal, quand il sont apportez dans l’Isle. J’ay veu moy-mesme que d’un grand nombre, à peine en peut-on sauver demy douzaine, & en mangeant, chantant ou sautelotant dans la cage, sans aucune apparence de mal precedant, en faisant trois on quatre tours ils tomboient morts. Il y de forts gros Magos & des Monnes barbuës, tres-belles & tres-rares, & qui seroient fort recherchees, si on en apportoit en France.
Il se tient là un Barbier ou Sorcier fort bien accommodé & fourny de toutes choses necessaires : il estoit venu un peu avant ce voyage, faire ses barberies & enchantemens, & ce à fin de gagner les hardes & ferrailles des Sauvages de Maragnan, pour les emporter quant & soy en son pays. Ces barberies furent de diverses sortes. Premierement il avoit une grosse marionette qu’il faisoit se mouvoir subtilement, specialement la machoire basse de sa bouche, & haranguoit faisant à croire aux femmes des Sauvages, que si elles vouloient que leurs graines & legumes multipliassent quatre fois plus, qu’elles n’avoient coustume de faire : il falloit qu’elles apportassent quelques unes de ces graines & legumes, & les donnassent à sa marionette, pour les faire tourner trois ou quatre fois dans sa bouche, afin de recevoir la force de multiplication de son esprit, qui demeuroit en ceste marionnette : puis semant une ou deux de ces graines ou racines dans leurs jardins, toutes les autres graines & legumes prendroient la force de multiplier de ces deux. Il y eut une telle presse par les villages où il alla, des femmes qui luy apportoient des graines & legumes pour faire tourner en la bouche de la marionette, qu’à peine y pouvoit-il fournir, & les femmes gardoient cela fort curieusement.