2. Il institua une danse ou procession generale, & faisoit porter à tous les Sauvages, tant hommes, femmes, qu’enfans, des branches de Palme piquante, surnommee Toucon[110], & alloient tout autour des loges chantans & dansans, & ce disoit-il, pour exciter son esprit à envoyer les pluyes, (car en ceste annee elles vindrent trop tard) apres la procession ils caouïnoient jusqu’au crever[111]. 3. Il fit emplir d’eau plusieurs grands vaisseaux de terre, & marmotant je ne sçay quelles paroles dessus, apres lesquelles il plongeoit dedans un rameau de palme, aspergeant un chacun sur la teste : il disoit : soyez mondes & purifiez, afin que mon esprit vous envoye les pluyes en abondance. 4. Il prit une grosse canne de roseau creuse, qu’il emplit d’herbe de Petun, & y mettant le feu par un bout, il souffloit la fumée sur ces Sauvages, disant, Prenez la force de mon esprit[109], par laquelle vous serez tousjours sains de corps & vaillants de courage contre vos ennemis. 5. Il planta un May d’arbre, au milieu du village, chargé de coton, & apres avoir faict quelque tours & retours aux environs, il leur dit, qu’ils auroient ceste annee grande quantité de coton.

Or pour toutes ces barberies, la pluye ne venoit point, & ne cessoit jour & nuict de faire danser les Sauvages, & crier le plus haut qu’ils pouvoient pour reveiller son esprit ainsi que jadis faisoient les sacrificateurs de Baal ; nonobstant ces cris, la pluye ne venoit point. Il s’advisa de faire accroire à ces Sauvages, qu’il voyoit bien son esprit chargé de pluyes, du costé de la mer : mais il n’osoit approcher à cause de la Croix, qui estoit plantee au milieu de la place du village, vis à vis la Chappelle de nostre Dame d’Usaap, & par ainsi s’ils vouloient avoir de la pluye il falloit déplanter ceste Croix : à quoy ils acquiescerent aisement, & l’eussent faict, n’eust esté les François qui estoient-là, & la crainte d’en estre punis qui les en empescha.

Ceste nouvelle vint au Fort, & aussi tost on y envoya Le Grand Chien, & les François pour amener le Barbier, & voir au moins s’il pourroit danser au milieu d’une sale, d’une façon qui ne luy eust pleu, & luy eust-on appris, que son esprit n’eust esté bastant de le sauver : Ce que recognoissant fort bien, par l’advertissement qu’il eust, qu’on l’envoyoit querir, pour luy faire tout honneur au Fort : il ploya hastivement son bagage, & prenant ses gens avec luy, se sauva par mer dans son Canot, & quelque temps apres il envoya faire ses excuses, par un sien parent, qui apporta beaucoup de presens de son pays, pour faire sa paix.

Il laissa une croyance aux Sauvages de l’Isle, qu’il avoit un esprit fort bon, & estoit grand amy de Dieu, qu’il n’estoit point meschant, ains ne demandoit qu’à bien faire : Il mange avec moy, disoit-il, dort & marche devant moy, & souvent il vole devant mes yeux ; & quand le temps est venu de faire mes jardins, je ne fay que marquer avec un baston, l’estenduë d’iceux, & le lendemain au matin je trouve tout faict. Quelques-uns des Sauvages Chrestiens, ayans entendu, que nous avions desir de faire punir ce compagnon, abuseur de peuple, ils me disoient, qu’il falloit avoir pitié de luy, & ne luy rien faire ; par ce qu’il n’avoit jamais esté meschant, ny son esprit, ains que l’un & l’autre s’estoient employez à faire croistre les biens de la terre : Je les enseignay sur ceste matiere ce qu’ils devoient croire. Pensez vous autres qui lisez cecy, combien ce ruzé Sathan sçait comme un Singe, contrefaire les ceremonies de l’Eglise, pour introniser sa superstition, & retenir en sa cordele les ames infidelles. Vous le pouvez voir par ceste procession de Palmes, ceste aspersion d’eau, & soufflement de fumee, communicant son esprit, de quoy nous parlerons plus amplement au Traitté du Spirituel.

De la venue des Tremembaiz ; comme on les poursuivit, & de leurs habitations & façons de faire.

Chap. XXXIV.

En ce temps, la Nation des Tremembaiz, qui demeure au deçà de la montagne de Camoussy, & dans les plaines & sables, vers la Riviere de Toury, non guere esloignee des arbres secs, sables blancs, & l’Islette saincte Anne, fit une sortie inopinee vers la forest, où nichent les oyseaux rouges, & aux sables blancs, où se trouve l’Ambre gris, & où l’on pesche une grande multitude de poissons ; & ce en intention de surprendre les Tapinambos, desquels ils sont ennemis jurez : en quoy ils ne furent trompez : Car plusieurs des Tapinambos de l’Isle, estans allez en ces quartiers specialement pour y pescher, furent assaillis des Tremembais[112] : les uns furent tuez sur la place ; les autres furent menez captifs, & ne sçait-on ce qu’ils en ont faict : les autres eschapperent dans leur Canot, revenans en l’Isle de Maragnan, qui apporterent ces piteuses nouvelles, lesquelles remplirent les villages, d’où estoient les morts, de cris & hurlements, les meres & les femmes incitans ceux de l’Isle à les poursuivre : ce que les Principaux resolurent ensemble, & vindrent prier les François de leur donner un Chef & nombre de soldats, ce qu’on leur accorda. Iapy Ouassou fut le conducteur de ceste armee[113], & fut suivy d’un grand nombre de Sauvages, & accompagné des François. Ils s’en vont droict passer la mer, entre l’Isle & les sables blancs, où ils mirent pied à terre, pour se reposer & nuicter les uns allans à la pesche, les autres à la chasse, & les femmes & les filles chercher de l’eau parmy les sables, qui ne pouvoit estre que sommastre, c’est-à-dire, demy douce & demy salee ; tendre les licts, faire du feu, & apprester le manger : Les jeunes Tapinambos faisoient les Aioupaues, tant pour les Principaux que pour les François, & au principal Aioupaue, le Colonel se loge, & tous les Capitaines apportent leurs licts, qu’ils pendent tout autour du lict de leur Colonel : ceremonie qu’ils gardent en toutes leurs guerres, specialement quand ils sont proches de leurs ennemis ; A quoy ils en adjoustent une autre, qui est, de faire les feux & obscurs, de peur que leurs ennemis ne les descouvrent la nuict : Car ils ont tous en general ceste coustume, tant les Tapinambos que les autres, de faire monter au coupeau des plus hauts arbres, leurs sentinelles, pour descouvrir, s’il paroistra de nuict quelque feu ou lumiere des ennemis.

Le lendemain, ils se mettent à chercher deçà delà, marchans jusqu’à une plaine tres-grande de sable, environnee de bois de trois costez, & au quatriesme de la mer ; là ils trouverent les Aioupaues des Tremembaiz, & une marmite Portugaise, d’où nous apprismes, avec les autres nouvelles que nous en avions eu au precedent, que les Portugais estoient habituez en la Tortue, & en la montagne de Camoussy, & avoient faict alliance avec les Tremembaiz, comme aussi avec les Montagnars, tant d’Ybouapap que de Mocourou, specialement avec Giropary Ouassou, c’est à dire, Le Grand Diable, Prince & Roy d’une grande Nation de Canibaliers[114], lequel Grand Diable ayme fort les François, & hait naturellement les Portugais, & c’est chose asseuree, que si les François ont du bon en ces pays là, il trahira les Portugais, & se joindra avec les François : Car on tient qu’il est Mulatre François, c’est à dire, nay d’un François & d’Indienne. Revenons à nostre subject.

Nos Sauvages trouverent un de leurs semblables encore vivant, qui s’estoit sauvé à la fuitte dans les bois, & caché dans un arbre : mais entendant le son des Trompes de guerre, qui est un grand bois creusé, ayant la gueule d’en bas & d’en haut à la façon d’une Trompette, il sortit tout defaict & sans figure d’homme, pour n’avoir rien mangé l’espace de huict jours, sinon des feuilles de l’arbre où il s’estoit caché, & ceste carcasse vivante enseigna le mieux qu’il peut, le lieu où gisoient les morts ses compagnons, lesquels on trouva la teste fendue & les haches de pierres, desquels ils leur avoient fendu la teste mises sur leurs corps, comme c’est leur coustume, de ne se servir jamais d’une arme, quand avec icelle, ils ont tué un de leurs ennemis.

Carouatapyran un des Principaux de Comma, m’apporta une de ces haches de pierre, toute teinte de sang, & veluë des cheveux qui y estoient colez, avec la cervelle du fils du Principal Ianouaran, de laquelle il avoit esté tué, & qui fut trouvee sur luy. Carouatapyran, m’apprit ce que je ne sçavois pas, touchant ces haches, faictes d’une pierre tres-dure, & taillees en forme de croissant : car il me dit, que les Tremembaiz avoient coustume tous les mois, au premier jour du Croissant, de veiller toute la nuict à faire ces haches, & ne cessoient qu’elles ne fussent parfaites, ayans ceste superstition, que portans ces haches en guerre, ils n’estoient jamais vaincus, ains remportoient la victoire de leurs ennemis : pendant qu’ils font ces haches, les femmes, filles & enfans sont dehors les Aioupaues, dansant & chantant à la face du Croissant.