Ces Tremembaiz sont valeureux, & redoutez des Tapinambos, d’une stature competante, legers à la course, plus errants que stables en leurs demeures : leur viande plus commune est le poisson & ne laissent, quand ils veulent, d’aller à la chasse : ils ne s’amusent à faire des jardinages, ny des loges, ains habitent soubs les Aioupaues, ayment plus les plaines que les forests : car ils descouvrent tout autour d’eux. Ils ne portent grand mesnage ou bagage apres eux, se contentans de leurs arcs, flesches & haches quelques Couïs[115] & Courges pour puiser de l’eau & quelques marmites pour cuire les viandes : tirent à coups de fleches les poissons, bien plus adroicts que les Tapinambos : sont robustes de corps, tellement que prenans un de leurs ennemis par le bras, le jettent à terre, ainsi que feriez un chappon : Ils couchent sur le sable le plus du temps.

Ils se servent de ce lieu des sables blancs, & des arbres secs, à prendre les Tapinambos, comme on faict de la ratiere à prendre les Rats, & ce pour trois raisons. La premiere, à cause de la pesche, qui est là fort fertile & abondante. La seconde, à cause d’une forest, où les oyseaux rouges de toutes parts, viennent nicher, pour faire leurs petits. Si bien que les Tapinambos ne manquent pas d’aller en cette saison, dénicher les petits, & prendre les œufs à demy couvez, & ce en si grande abondance, qu’il est impossible de l’exprimer, tellement qu’ils en ont pour vivre plus de deux mois, quand ils sont retournez en l’Isle, les ayant auparavant boucanez, endurcis & rendus secs comme bois, qui est chose où je trouvois bien peu d’appetit : & à vray dire, je n’en pouvois manger : nonobstant ce sont grandes delices, & un gibier fort exquis parmy ces Sauvages. Je rapporteray quelque particularité notable de ces oyseaux rouges cy apres. La troisiesme raison est pour cueillir l’ambre gris, que les Tapinambos appellent Pirapoty, c’est à dire fiante de poissons[116] ; Car ils ont opinion que cet ambre gris n’est autre chose que l’excrement des Baleines, ou d’autres semblables gros poissons, lequel eslevé sur l’eau, est jetté par les vagues en ce lieu : bien qu’il y aye des François qui disent que cet Ambre gris n’est autre chose que la fleur de la mer, que les Sauvages appellent Paranampoture ou une gomme de mer Paranamussuk : le Lecteur en pensera ce qu’il luy plaira.

Cet ambre gris se trouve par masse sur ces sables, quand la mer est retiree, & ce plus en une saison qu’en l’autre, & il arrive quelque fois que la masse est grosse, digne d’estre mise dans un Cabinet Royal, & qu’on ne pourroit justement estimer & payer : mais à cause que toutes les bestes & oyseaux de là, & des environs, les Crabes, Lezards & autres reptiles de la mer se jettent dessus, avec lesquels surviennent les Tapinambos, cupides de cette matiere, non pour l’estat qu’ils en font, mais pour ce qu’ils voyent, que les François recherchent cela avec grand soin, le tout est dissipé par morceaux. Je conseillois un jour de faire là un fort, tant pour empescher les courses des Tremembaiz que pour boucher l’entree aux Navires dans l’Islette Saincte Anne, qu’aussi pour recueillir cet Ambre gris : parce qu’il n’y a point de doute, que souvent la mer en jette sur ces Sables, lequel est aussi espars & mangé par les bestes, oyseaux & reptiles, joint que les Sauvages de l’Isle, n’y vont que deux ou trois fois l’annee. Je m’asseure que cet Ambre payeroit bien son Fort, sa garnison & beaucoup d’autres.

Nos Sauvages Tapinambos & nos François apres avoir cherché çà & là, ne trouverent rien autre que leurs morts, les Aioupaues, & les vestiges des ennemis : par ainsi ils s’en revindrent en l’Isle plus affamez que blessez.

De l’Arrivee des Long-cheveux à Tapouïtapere, & du voyage d’Ouarpy.

Chap. XXXV.

Il y avoit une Nation vers l’Ouest, de laquelle jamais par cy-devant on n’avoit oüi parler, & estoit incogneüe à tous les Tapinambos, demeurans dans les bois fort avant à quatre ou cinq cens lieuës de l’Isle, n’ayans eu jamais la commodité des Haches ny des Serpes, ains se servoit seulement des Haches de pierre, vivoit fort secrettement dans ces Pays & Forests, soubs l’obeissance d’un Roy. Ils furent advertis, par le moyen de quelques Sauvages qu’ils surprirent sur mer, que les François estoient venus en l’Isle de Maragnan, & y habitoient, & avoient amené quant & eux des Peres qui enseignoient le vray Dieu, & purifioient les Sauvages de leurs pechez. Ils porterent ces nouvelles à leur Roy, lequel fist dépescher incontinent des Canots, où il fit embarquer un des Principaux apres luy de cette Nation, qu’il fist accompagner de deux cens jeunes hommes fort & vaillans, habiles à nager & à flecher, avec commandement d’aller vers l’Isle, sans mettre aucunement pied à terre, ains se contentassent de parlementer avec les Truchemens des François, & s’en retourner au pays, prenans garde qu’aucun ne s’apperceust de la route qu’ils prenoient.

Ils arriverent donc vis à vis de Tapouitapere, où estoit pour lors le Truchement Migan, qui adverti de leur venuë, les alla trouver sur mer, & parlementa avec leur Principal fort longtemps : Car ce Principal l’interrogea, Premierement, des Peres, quels gens c’estoient, ce qu’ils faisoient & enseignoient. Secondement, des François, quelles estoient leurs forces, leurs marchandises, s’il estoit vray, qu’ils eussent reconcilié ensemble les Tapinambos & les Tabaiares, & s’ils vivoient en bonne paix dans l’Isle. Le Truchement ayant respondu à tout cela selon ce qu’il devoit, le Principal demeura satisfaict, & dit, qu’il en estoit fort aise, & que son Roy & toute sa Nation s’en resjoüiroit infiniement : parce qu’ils desiroient tous de s’approcher des François, tant pour cognoistre Dieu, pour avoir des Haches & Serpes de fer, pour cultiver leurs jardins, que pour estre en seureté de leurs ennemis. Quant à eux, qu’ils feroient force coton & autre marchandise, en récompense pour donner aux François, sans rien demander autre chose que leur alliance & protection.

Le Truchement luy demanda, si sa Nation estoit grande, & s’il y avoit loin en son Pays : Il respondit que sa Nation estoit grande & son Païs fort loin, denotant à peu prez, la distance par lieuës, qu’il y pouvoit avoir de l’Isle en sa terre, monstrant par ses doigts le nombre des Lunes, c’est-à-dire, des mois qu’il luy falloit pour retourner en son Pays : & adjousta, Je ne te puis dire l’endroict de nostre habitation, par ce que mon Roy me l’a deffendu, & aussi pour ce que nous craignons, qu’on nous y vint faire la guerre. Contente toy que dans six mois, je reviendray icy t’apporter certaines nouvelles, & va dire asseurément à ton Grand, que les choses estant telles que tu m’as dit, nous viendrons tous demeurer aupres de vous.

Le Truchement repliqua, Vien, je te prie, voir le Fort que nous avons faict, & les gros Canons braquez dessus, & les François qui sont là en garnison, afin que tu le rapportes à ton Roy. Non, dit-il, c’est chose qui m’est deffenduë de mettre pied à terre, moy ou les miens : Neantmoins l’on fit tant apres luy, que luy ayant donné des ostages, il permit à quelques uns des siens, de mettre pied à terre à Tapoüitapere où ils furent les tres-bien receus, & ayant trafiqué quelques Haches & Serpes pour d’autres marchandises, qu’ils avoient apporté, ils s’en retournerent fort joyeux. Cependant les Canots estoient en mer, l’aviron dans l’eau, prests de voguer, s’ils fust arrivé quelque chose mal à poinct. Les autres avoient la main sur la corde de leurs arcs, les fleches encochees & prestes à tirer, tant ces Nations se defient les unes des autres : Mais en leur rendant leurs gens, ils rendirent les ostages : ainsi ils s’en allerent en paix : Dieu les conduise, & les vueille amener à la cognoissance de son nom.