Outre ces gros Oyseaux, il y a une milliace d’Oysillons, d’entre lesquels je trouve ceux-cy remarquables. Premierement les Aloüettes de Mer qui sont en si grande quantité qu’elles couvrent les sables de la Mer, quand elle est en son reflux : Elles sont fort bonnes à manger, & cependant elles ne vivent que de la créme que laisse la Mer sur les sables, laquelle elles vont leschant avec leur petit bec : vous en tuez à plaisir avec une harquebuze chargee de dragees, si tant est que vous soyez dans un Canot.

Il y a une autre sorte d’Oyseaux plus admirables que croyables, & cependant c’est une verité que nous avons experimentee, lesquels ont le bec faict comme ces couteaux qui se replient dans leur manche, qu’on appelle communement Jambettes & Rasoirs : ainsi leurs becs sont inutiles à les pourvoir d’aucune nourriture, & aussi dit-on, que ces Oyseaux ne vivent que de vent, & leurs becs trenchans ne servent d’autre chose qu’à leur donner du passetemps, lors qu’ils se promenent és rivages de la Mer, rencontrans en leur chemin quelque Poisson courant au bord, ils le découpent en deux, ainsi qu’avec un couteau, & se contentent de cela. Le jour que nous partismes de Maragnan, un jeune homme qui appartient au Sieur de Sainct Vincent, qui m’assista en tout mon voyage, nous en tua un, dont je fis garder le bec pour apporter en France.

Il y a des Merles comme en France, semblables en plumages & en chant, degoisent leurs ramages à plaisir sur la fin des pluyes, quand le beau temps revient voir les habitans de la Zone Torride, à l’oposite sur la fin du beau temps, & au commencement des pluyes il rend un chant pitoyable, quasi comme regrettant le passé, & apprehandant les orages de l’Hyver, si Hyver se doit appeller.

Plusieurs petits Oysillons se trouvent d’une beauté indicible : les uns pers, les autres violets, les autres azurez, jaunes, & de couleur meslee : Les Sauvages font leur perruques de leurs plumages, sont chers, parce qu’il est bien difficile de les tuer : car ils ressentent naturellement l’envie qu’on leur porte : par ainsi ils demeurent au sommet des arbres tres-hauts, & font leurs petits nids suspendus aux extremitez des branches, ausquels ils sont attachez avec un filet de Pite tres-fort, & à l’autre bout de ce filet qui est pendant sur la terre, ils fabriquent un pot de terre, dans lequel ils font leurs petits, & y entrent par un trou seulement, proportionné à leur grosseur. C’est la nature qui leur apprend cecy, pour conserver eux & leurs petits. J’ay apporté de ces Oysillons en France qui ravissoient en admiration ceux qui les ont veuz.

Ceste terre de Maragnan possede un genre d’Oysillons, qui n’excedent en grosseur le bout du pouce, je dy mesme avec leurs plumes, & ont un chant fort melodieux, revenant à celuy de l’Aloüette, laquelle ils imitent aussi quand ils veulent chanter : car ils se dressent droict le bec en haut, & montent tousjours tant que la voix leur peut durer, & leurs aisles les supporter. Ils font volontiers leurs demeures aupres des fontaines, où souvent ils viennent se plonger & bagner leurs petites aisles, pour plus aisement se guinder en haut. Ils nichent là aupres : vous pouvez penser de quelle grosseur peuvent estre leurs œufs, & en pondent jusqu’à cinq & sept, leurs petits sont encore bien plus admirables en leur petitesse, que leur pere & leur mere, & neantmoins sont si fœconds que les enfans en apportent des Courges toutes pleines. Il y en a de diverses couleurs, jaunes, violets, tannelez, & de mille autres façons.

Responce à plusieurs demandes, qu’on fait en ces pays des Indes Occidentales.

Chap. XLVIII.

Pour perfectionner ce 1. traitté : J’ay trouvé bon, voire necessaire de donner responce à toutes les demandes qu’on faict de ces pays. La premiere est, si cette terre de l’Equinoxe peut estre habitée par les François pour ce que le François estant delicat, & nay en un pays assez temperé, eslevé avec beaucoup de soin & bonne nourriture, il y a de l’apparence qu’il ne pourra jamais s’accommoder dans une terre agreste, sauvage, couverte de bois & parmy des peuples Barbares, souz une Zone bruslante & ardente. A cela je respons, qu’à la verité tous commencemens sont difficiles : mais peu à peu, la difficulté se rend facile. Il n’y a ville ny village en tout le Monde Universel, qui n’aye esté facheuse & incommode de premier abord : mais apres quelques annees le tout a reussi, & nos Peres nous ont laissé le fruict de leurs labeurs. Quels gens furent jamais plus delicats que les Romains ? & cependant n’ont-ils pas quité Rome & l’Italie, pour planter leurs Colonies dans les forests des Allemagnes & des Gaules. Le Portugais n’est-il pas d’Europe comme nous, & aussi suject aux maladies, travaux & fatigues, que le François ? Ouy ! Mais il nous devance en ce point qu’il est plus patient que nous & sçait bien qu’il faut au prealable labourer que de moissonner : cependant il est maintenant bien estably au Bresil : il y faict de grands traffiques, la terre est bien cultivee & accomodee. On y a de tout pour de l’argent, aussi bien que dans Lisbonne. Quoy je vous prie, si la patience des hommes a rendu les terres gelees & glacees plus de huict mois l’annee bonnes & fertiles : une terre qui est le cœur du Monde ne sera-elle point habitable aux François ? C’est une folie de penser cela. Partant je dy que la Terre est proportionnee au naturel du François aussi que la France, si elle estoit cultivee & accommodee de vivres necessaires au naturel François, tels que sont le pain & le vin : car quant à la chair, poisson, legumes & racines, il y en a une telle abondance, qu’il n’est possible de le croire, à la charge pourtant qu’il les faut prendre & planter. Car si quelqu’un pensoit que les arbres portassent les Oysons tous rostis, que les haliers fussent chargez d’espaules de mouton, fraischement tirees de la broche, l’air plein d’Alouettes, accommodees entre deux tesmoings & bien cuittes, en sorte qu’il n’y eust qu’à ouvrir la bouche & s’en repaistre il seroit bien trompé : Et ne luy conseilleray point d’aller en ces quartiers, voilé de ceste fantasie : car il s’en repentiroit. Concluons ceste premiere responce, que la terre est habitable pour les François, & s’ils perdent ceste commodité de l’habiter, qu’ils en seront faschez un jour, mais trop tard.

2. Voicy ce qu’on dit, & bien baste[136] : la terre est habitable, on y peut habiter avec quelques incommoditez, pourtant durant certaines annees. Ouy mais ! est-elle salubre pour les François ? Nous avons leu, que les Indiens y sont sains, & vivent assez longtemps, mais ils sont Sauvages & Barbares, naiz sous ce climat, & accoustumez à telle temperature : Les François n’ont pas ce privilege, ains ils sont subjects à plusieurs fievres, lesquelles en fin se terminent en paralisie, ou autres incommoditez. Je respons à cela que nous jugeons des substances par leurs accidens, & des païs par les incommoditez & infirmitez : Comparons maintenant le moindre bourg, ou village de France à la Colonie des François qui sont en ces terres, nous trouverons qu’en l’espace d’un an, il y aura dix fois plus de malades en ce village qu’il n’y en a eu deux ans entiers parmy nous en Maragnan : Si quelques uns se sont trouvez mal, ce n’est pas chose nouvelle, par tout la mort est presente ; aussi sont les maladies. Les Rois & les Princes n’en sont pas exempts, voire és pays les plus beaux & les plus sains que l’homme puisse imaginer. En deux ans entiers que j’ay esté en ces pays-là, nous n’avons eu qu’un mort[137], sçavoir le R. P. Ambroise : j’entens de mort naturelle : Car pour ceux qui ont esté mangez des poissons, c’estoit leur faute de s’estre mis en mer : Encore le R. P. mourut d’une espece de pluresie, s’estant trop échaufé à couper de gros arbres, & ayant laissé boire la sueur à son habit, il alla droit celebrer la Messe, à la sortie de laquelle il ne manqua point d’estre surpris d’une fievre, de laquelle il mourut dans peu de jours. J’en puis parler asseurement, puisque je l’assistay jusqu’au bout, pendant que nos deux autres Peres estoient allez autre part pour le service de Dieu. Suivant cecy, imaginons-nous que Maragnan & Paris plaident l’un contre l’autre : Paris luy dit, Tu es une mauvaise contree, tu m’as faict mourir un Pere Capucin que je t’avois envoyé : Maragnan respond, pour un j’en ay perdu quatre des miens, Avez-vous occasion de me blasmer ? & si encore les miens estoient assistez comme Princes, & le pauvre Capucin n’avoit que de la farine ou bien peu davantage. Partant faisons cet accord que climat y est sain & salubre, aiguisant l’apetit extremement : s’il y avoit autant de friandises en ces quartiers là comme en France, les Damoiselles feroient presse d’y aller.

3. On dit, voilà qui va bien ! mais il n’y a ne vin, ne bled qui sont les principales nourritures, sans lesquelles les meilleurs banquets & les plus delicates viandes sont peu estimees. Je respons qu’il y a du May en tres grande abondance dont on peut faire du pain & en faisions faire quand nous voulions, & le trouvions fort bon au goust, mais nous aymions mieux de la farine du pays, specialement quand elle estoit fresche, parce qu’elle ne charge tant l’estomach. Ce pain de May sert de nourriture à plusieurs pays de ce vieil monde[139], specialement en Turquie, d’où il est appellé bled de Turquie : Au reste on n’est point hors d’esperance que la terre ferme du Bresil, qui est forte & grasse ne puisse porter du bled, duquel cy apres chacun pourra faire du pain comme en France : Et ceux de Fernambourg en eussent faict, qui ne sont pas loing de nous, mais en pire pays, quant à la terre ferme de Maragnan, n’eust esté que le Roy d’Espagne n’a jamais voulu que l’on fist aux Indes, tant Orientales qu’Occidentales, bleds ny vignes, à fin de rendre ces terres necessiteuses de son secours, & dependantes des biens qui croissent en ses Royaumes d’Espagne & Portugal. J’adjouste encore que les contrees du Perou qui sont en mesme paralelle que la terre ferme de Maragnan sont fertiles en bleds, & vignes. Qui empeschera donc qu’il n’y en vienne ? Pour le vin, il n’y en a pas à present sorty des vignes du Pays : nonobstant la vigne y peut croistre[138], & l’on nous a dit que celle qu’ont portee nos Religieux en ce dernier voyage a repris & poussé. Qui empeschera que l’on n’y en face en quantité, & que dans deux ou trois ans l’on n’y en recueille à foison ? La France n’a pas tousjours eu du vin, à present elle en regorge. Les Flamens, Anglois, Hibernois & Danois n’en ont point de leur cru : ils se contentent de la biere, & s’ils veulent boire du vin, ils le peuvent par le moien de la bourse, laquelle fait sauter les vins les meilleurs de l’Univers en ces Pays qui n’en ont point, & en boivent de meilleur que ceux à qui sont les vignes. On en fait autant à Maragnan : car les Navires y en portent. Bien est vray qu’il y est un peu plus cher qu’en France, mais il en est d’autant meilleur selon l’opinion de nos François qui font estat des choses au prix qu’elles leur coustent. Ceux qui seront bons mesnagers, qu’ils se fassent à la biere du Pays qui ne peut estre que tres-bonne à cause qu’elle est faite de May elle ne sera pas chere : car ce bled est en abondance en ce Pays là : & puis les eaux y sont bonnes & saines.