4. On dit : Si cela est, ce n’est pas mal : mais y peut-on faire du profit ? Car depuis qu’on y est allé nous n’avons veu chose aucune qui merite de nous encourager à y dependre de l’argent. Je respons à cela : que si tous sçavoient l’occasion pourquoy ce manquement arrive, ils seroient fort satisfaits, mais ce n’est pas chose que tout le monde doive sçavoir. Je diray seulement que ce manquement ne vient point de la part du Pays qui est fort propre à produire de bonnes marchandises quand il sera bien cultivé, tels que sont les Cotons, les Literies, les Casses, les Bois de diverses couleurs, la Pite[140], les Teintures de Rocou de Cramoisy, les Poivres longs, l’Azur, le Cuivre, l’Argent, l’Or, & les Pierres precieuses, les Plumaceries, les Oyseaux de diverses couleurs, les Guenons, Monnes & Sapaious & surtout les Succres, quand on aura dressé des moulins & planté des Cannes. Donc si on n’a rien apporté, (taisant ce qui se doit dire en public) cela vient de ce qu’on a mal procedé à ses affaires, les particuliers regardans seulement à leur proffit : ce qui a faict qu’on s’est peu muny des marchandises de France necessaires aux Sauvages, pour lesquelles avoir ils cultivent leurs terres, faisans amas de Cotons, Teintures, Poivres & autres choses semblables outre les autres denrées que les François peuvent avoir d’eux-mesmes. Les Sauvages voians la pauvreté des Magazins, & qu’à peine avoit-on de la marchandise pour avoir des farines. Ils se sont rendus paresseux, n’ont rien voulu faire & ne feront encore, tandis que les François n’auront rien à leur donner en recompence : car tel est leur naturel, & n’en aurez autre chose : & ne sont blamables en cela, puis qu’en toute la Chrestienté vous ne trouverez un seul homme qui vueille travailler pour rien. Pourquoy ne vous estonnez point si on n’a rien aporté : mais estonnez vous si au premier voyage on aporte quelque chose : Car je ne m’y attends pas pour les raisons susdites & autres que je tais : & au cas qu’on prouvoye à ce defaut, ainsi qu’il appartient, je vous asseure que l’Isle & ses environs fourniront de bonnes estoffes.
Aiant satisfait à toutes ces demandes & objections : J’aurois bien envie d’en faire à une infinité de jeunes Gentils-hommes qui n’ont rien que l’espée & le poignart quant aux biens de la fortune, mais riches de courage, voire trop : car c’est souvent la cause qu’ils s’entrecouppent la gorge, & vont de compagnie prendre possession d’un Pays bien fascheux dont aucun vaisseau ne revient pour en dire des nouvelles. Je voudroy, dis-je, leur demander, Que faites vous en France sinon espouser les querelles de vos freres aisnez ? Que ne tentez vous fortune, & au moins que n’enrichissez-vous vostre esprit de la veuë des choses nouvelles ? Vous passeriez le temps tandis que vostre cœur s’accoiseroit[141], & vostre jugement s’affermiroit : vous feriez service à Dieu & à vostre Roy en visitant cette nouvelle France. Là vous iriez descouvrir terres nouvelles, vous pourriez trouver quelque chose de prix, soit pierres precieuses, soit autre chose : & quand il n’y auroit que ce seul point qu’à vostre retour parmy les compagnies vous ne demeureriez muetz, tousjours celuy qui a voyagé a son pain acquis. Les cendres & les foyers sont pour les enfans de mesnage, qui sont créez de Dieu pour cultiver la terre : La Noblesse est en ce monde pour un autre dessein : & ce dessein qu’est-il ? C’est d’employer vos labeurs & vos espées à dilater le Royaume de Dieu, favoriser les Apostres de Jesus-Christ à parvenir au but, pour lequel ils sont envoyez : C’est pour accroistre le Sceptre & la Couronne de vostre Prince naturel : & mourir en ces deux entreprises est mourir au lit d’honneur. Vous m’allez respondre, Nous ne demandons que cela : mais sous qui, & par quel moien ? Ma plume, Messieurs, ne passe pas plus outre. J’ay fait ce que je doy, j’ignore le reste : J’espere pourtant que Dieu touchera ceux qui peuvent tout pour la perfection d’une si haute entreprise.
Instruction pour ceux qui nouvellement vont aux Indes.
Chap. XLIX.
Sage est celuy, dit le Proverbe, qui par l’exemple & experience d’autruy pourvoit à ses affaires. Si nos François eussent bien sceu avant que d’aller aux Indes, ce qu’ils ont connu depuis, ils eussent mieux pourveu à leurs affaires, & n’eussent pas enduré tant d’incommoditez comme ils ont enduré. Que celuy donc qui a resolu d’aller en ces quartiers, pense en soy-mesme, combien de temps, il pretend d’y estre, & qu’il y adjouste une fois autant : car la commodité ne se trouve pas tousjours de revenir, quand on le voudroit bien.
Qu’il face sa provision pour tout ce temps de deux sortes, l’une pour sa personne, l’autre pour les Sauvages à fin d’avoir d’iceux vivres & marchandises. Les provisions pour sa personne doivent estre d’eau de vie la plus forte & du vin de Canarie du meilleur, & ce dans de bons flacons d’estain, bien bouchez & poissez, serrez sous la clef dans son coffre, & qu’il les garde aussi soigneusement que son cœur, pour le temps de sa necessité & maladie, qui pourroit luy survenir, & se garde bien d’entrer en debauche avec personne, pour ce que son petit fait s’en iroit bien tost : d’autant que c’est la coustume de la mer, depuis qu’on soupçonne avoir du vin ou de l’eau de vie en son coffre, on ne cesse de le prier de boire une fois avec la compagnie, & quand il est en train il doit faire de deux choses l’une, ou monstrer sa liberalité, car il ne manque pas d’y estre incité, ou se resoudre, d’estre reputé un vieillaque, & avaller les injures qu’on luy fera : Partant le plus seur pour luy est de ne point entrer en l’ecot. Il doit pour le passage de la mer, faire quelques provisions d’autre vin de quelque langue bressillée & de choses semblables, à fin d’y avoir recours à son besoin : d’autant que l’ordinaire du Navire est assez leger & mal apresté.
Il se doit fournir d’un bon nombre de chemises, mouchoirs & habits de futaine, ou de simple toile, & non d’estoffes pesantes, fortes & de prix, si ce n’estoit quelques habits pour les festes : Car il ne faut en ces Pays là, que estoffes les plus legeres. Qu’il porte avec soy quantité de savon, pour blanchir & nettoyer son mesnage : Qu’il n’oublie de porter quantité de soulliers, car il ne s’en trouve point là, sinon ceux que l’on y a portez & y sont chers, tellement que pour une paire, vous en auriez en France une douzaine. Il faut aussi porter des serviettes, napes & linceuls & un beau matelas, & si vous desirez vivre à la Françoise c’est à dire nettement, ayez de la vesselle d’estain pour vostre necessité en maladie. Vous feriez bien d’avoir du sucre & de bonnes espiceries, voire quelque morceau de Reubarbe, bien fine, le tout bien enfermé dans une boiste, de peur que les fourmis de ce Pays là, ne vous devalisent vostre sucre : car c’est chose presque incroyable du sentiment qu’ont ces bestioles envers le sucre, & n’y a lieu où elles n’aillent & ne le percent s’il est de bois : C’est pourquoy ces boistes devroient estre de fer blanc.
Les marchandises necessaires pour les Sauvages desquelles vous aurez d’eux, soit vivres, soit marchandises de leur Pays, soit esclaves pour vous servir & cultiver vos jardins, sont celles-cy : Ayez force couteaux à manche de bois, desquel usent les bouchers : car ce sont ceux qu’ayment plus les Sauvages. Prenez des ciseaux de malle en quantité, force peignes, miroirs, grains de verre de couleur pers, qu’ils appellent rassade, serpes, haches, hansas[142], des chapeaux de petit pris, casaques, chemisoles, hauts de chausses de friperie, vieilles espées & harquebuses de peu de coust. Ils font grand estat de tout cecy, dont vous aurez moyen d’avoir des esclaves, & de bonnes marchandises d’iceux. N’oubliez aussi du drap pers & rouge, & du plus bas prix que vous pourrez trouver : car ils ne font pas grande difference des estoffes, des pens d’oreilles, siflets, sonnettes, bagues de cuivre doré, des hains à pescher, des grugeoires de laiton plates, longues d’un pied & larges de demy, ce sont denrées lesquelles ils ayment. Si vous estes bien fourny de ces choses, ne doutez point que ne soiez tres-bien-venu parmy eux, ne faciez grande chere, & gaigniez beaucoup au trafic de ce qui croist en leurs Pays, que vous aurez pour peu, si vous sçavez bien vous conduire.
Ce Magazin fait, n’oubliez pas le principal, qui est, avant que monter sur mer, laver & repaistre vostre ame des SS. Sacremens de la confession & Communion, ayant disposé de vos affaires de par deçà, comme celuy qui ne sçait si la mer luy permettra de retourner en terre : & estant embarqué dans le vaisseau accomoder son lit, le plus pres du gros mats qu’il pourra, si on desire n’estre bercé plus qu’on ne voudroit : car ce lieu est le plus quiete de tout le vaisseau. Il faut tousjours avoir la crainte de Dieu devant les yeux : mais non plus des accidens de la mer : d’autant qu’il vaut bien mieux faire bonne mine qu’une mauvaise, puis que la crainte n’y sert de rien. Ne vous espouvantez jamais sinon lors que vous verrez les Pilotes crier misericorde ; Car alors il faut penser à son ame, que les affaires vont mal. Pour voir le vaisseau de costé, les coffres renverser, la mer entrer sur le tillac, les voiles tremper dans l’eau, les matelots jurer & renasquer[143], c’est peu de cas, faites bonne mine, pensant neantmoins tousjours à vostre conscience. Ne prenez querelle avec aucun matelot, car vous n’y gaigneriez rien.
Quand vous serez arrivé au Port, ne vous hastez point de mettre pied à terre, ains prenez garde à vos hardes, & à vostre coffre : Car il arrive souvent qu’aux debarquemens on visite les coffres, & on serre les marchandises ou hardes, sur lesquelles on peut mettre la main : faites porter vostre esquipage quant & vous, chez vostre Compere, lequel vous eslirez en cette sorte, si tant est que vouliez estre à vostre aise. 1. Qu’il aye des Esclaves, un Canot, & des Chiens, d’autant que vous ne manquerez avec luy de pesche & de venaison : Ce que vous n’auriez au contraire sinon rarement, & faudroit encore qu’allassiez achepter des autres Sauvages, vostre nourriture, & par ainsi il vous cousteroit deux fois autant à vivre. 2. Enquestez-vous, s’ils sont de bonne humeur, specialement la femme : car une mauvaise hostesse donne bien du mal à son hoste. Que si vous rencontrez bien d’entrée il faut faire quelques presens, puis les tenant en halaine sans estre trop liberal, vous leur devez donner tous les mois quelque chose, de peur qu’ils ne vous tiennent pour avare, & comme tel : ne vous difament parmi leurs semblables : pour ce que vous auriez de la difficulté à trouver quelque chose, & mangeroient le tout à vostre deceu. Ne vous laissez emporter aux mignardises des filles de vostre hoste, ou autres, elles ne manqueront pas de vous caresser, si elles sçavent que vous avez des marchandises : En toutes choses il ne faut que tenir bon, si vous vous remettez devant les yeux le hasard & danger des ordes maladies qui arrivent à ceux qui s’oublient en cecy ? Vous pouvez vous en garantir aysement, specialement si vous considerez le grand peché que vous commetez.