Or entre ceux qui furent touchez vivement du sainct Esprit, & que pour cet effect nous receumes au Baptesme, fut un Indien de Tapouytapere Principal dans un village de cette Province jadis appellé Marentin, lequel avoit tousjours esté grand amy des François homme de bon naturel, fort modeste, peu parlant, les yeux arrestez, & souvent inclinez vers la terre, avoit esté autrefois entre les siens tenu pour un des asseurez barbiers ou sorciers, & chacun se trouvoit bien d’estre souflé de luy en ses maladies. Il m’a conté & à beaucoup d’autres depuis qu’il est Chrestien, que lors qu’il exerçoit les barberies, il estoit visité de plusieurs esprits folets, lesquels voloient devant luy, quand il alloit au bois, & changoient de diverses couleurs, & ne luy faisoient aucun mal, ains se rendoient privez avec luy : toutefois il estoit en doute & en crainte, s’il estoient bons ou mauvais esprits : Car telle est leur croyance, comme nous dirons cy apres, qu’il y a des bons & mauvais esprits. Il avoit trois femmes, avant qu’il fut Chrestien, selon la coustume.
Il arriva donc, que sans y penser, il vint avec plusieurs Sauvages, ses semblables, de Tapouytapere, en l’Isle de Maragnan pour nous voir, & les ceremonies avec lesquels nous servions le Toupan. Estant venu au Fort S. Louys il vit le matin du jour suivant (qui estoit un Dimanche) que les François estoient vestus de leurs beaux habits, suivoient leurs Chefs pour se rendre en nostre loge de S. François, à fin d’y entendre la Messe : & de plus ils voyoient un grand nombre de Sauvages marcher apres les François : ce qui l’emeut à suivre la Compagnie, specialement à cause du desir & de l’intention qu’il avoit, il y a ja longtemps, conceuë de s’approcher de nous.
La Chapelle de S. François fut aussi-tost remplie tant des François que des Sauvages Chrestiens & non Chrestiens, lesquels avoient tous une devotion speciale, de recevoir sur eux quelque goutte d’Eau beniste. Ce Marentin voyant la presse, gaigna le mieux qu’il peut le coing de derriere la porte, & monta sur le banc là dressé, pour voir à son aise, tout ce que je ferois : Si tost que je fus arrivé sur les marches de l’Autel, je me tournay vers l’Assistance pour la saluër, & m’aperceu de ce Sauvage, lequel ayant regardé, me laissa je ne sçay quoy en l’esprit de l’esperance de son salut.
Il raconta depuis, & en voulut estre informé, comme il avoit pris garde à tous les gestes que j’avois faicts en la celebration de ce haut & profond mystere de la Messe, à sçavoir, comment, & pourquoy je me revestois d’une Aube blanche, me ceignois d’une ceinture, mettais le Manipule en mon bras & l’Estolle en mon col : Je m’aprochois à la droite de l’Autel, où m’estois presenté un vaisseau plein d’eau, & du sel, sur lesquels je prononçois des paroles, en faisant plusieurs signes de Croix : toute l’assistance des François levée de bout, laquelle me respondoit en chantant, & qu’ayant fait cecy, tenant en main une branche de palme, je la trempois dans ce vaisseau, jettant sur l’Autel des gouttes d’eau, puis sur moy, & que me levant de là, j’allois asperger les François, commençant aux Chefs jusques aux derniers qui estoient à la porte de l’Eglise : où les autres Sauvages non Chrestiens s’approchoient pour en recevoir quelque goutte, estimans que celà leur servoit contre Geropary : Luy mesme descendit de dessus le banc & fendit la presse pour recevoir aussi sur luy quelque goutte d’Eau beniste : ce qui luy arriva.
Il n’eut pas si tost cette goutte de rosee celeste tombee sur luy, que les mouches cantarides pleines de poison & de venin ne fuissent de dessus les fleurs de son ame à demy espanoüies, & les Abeilles industrieuses des divines inspirations ne survinssent pour y concréer le doux miel de la grace prevenante au Christianisme : Car estant retourné en son petit coing, derriere tous les autres, il s’acroupit & s’endormit, & pendant ce sommeil il veit les Cieux ouverts, & monter dans iceluy une grande quantité de gens vestus de blanc, & apres eux, beaucoup de Tapinambos à mesure qu’ils estoient baptisez de nous. Il luy fut dit en cette vision, que ces gens vestus de blanc estoient les Caraybes, c’est à dire, François ou Chrestiens[149], lesquels avoient eu la connoissance de Dieu, & le Baptesme de toute antiquité : Et quand aux Sauvages qui marchoient apres lavez par nous, c’estoient ceux qui croioient en Dieu & à nos paroles, & recevoient le Baptesme de nostre main : Estant revenu de son extase, il ne dit mot, mais demeura extremement pensif & melancholique, & tel s’embarqua & retourna chez luy.
Il n’est pas sitost arrive en sa loge, qu’il est mesconnu de ses gens, qui luy demandoient ce qu’il avoit, & quelle disgrace il avoit receuë des François à Yuiret : mais sans rien respondre, il remplissoit de jour en autre son cœur de tristesse, & se rendoit fuitif de la compagnie de ses semblables, se promenant seul dans ses jardins & dans ses bois : où il fut assailly de rechef de ces esprits folets, puis tomba en une grosse maladie qui l’acheminoit à la mort, tousjours affligé de la Vision qu’il avoit eu à Yuiret, & de celle des dits esprits. En fin il ouyt une voix interieure qui luy dit, que s’il vouloit estre delivré de cette affliction & maladie, & de plus d’aller avec Dieu au Ciel, il falloit avant que de mourir, qu’il fust lavé de cette Eau tombée sur luy pendant qu’il estoit en la maison de Toupan à Yuiret.
Il obeit à cette voix, & de grand matin il appella un sien frere luy donnant charge d’aller incontinent vers nous, & nous supplier par l’entremise du Grand des François, qu’il pria à cet effet, que nous luy envoyassions de l’Eau du Toupan dans une plotte de coton mise en un Caramémo[150], de peur qu’il ne s’en perdit quelque goutte, à ce que luy estant portée, il la fist pressurer sur sa teste pour en estre lavé & aller au Ciel. Ce sien parent fit ce qui luy estoit enjoint, faisant sa harangue au Sieur de Pesieux bon Catholique, lequel en fut tout estonné, non seulement luy, mais aussi le sieur de la Ravardiere & autres de la Religion pretenduë : Le Sieur de Pesieux m’amena cet homme, & avec luy le Truchement Migan pour me declarer le suject de sa venuë, qui me rendit tout esmerveillé de voir une si grande foy accompagnee de crainte, respect & humilité en un Sauvage. Je voulus aussitost y aller, mais on ne me le conseilla point, à cause, comme j’ay dit, que tous les jours les Sauvages me venoient trouver de diverses parts : J’y pouvois encore moins envoyer le Reverend Pere Arsene ; car il avoit assez d’affaires pour lors, où il estoit : Partant nous conclusmes d’y envoyer un François propre & capable d’assister ce malade en ce qui concernoit son salut, & le baptiser sans ceremonie au cas qu’il le veist proche de la mort.
Ce François arrivé avec le frere de Marentin en sa loge, luy feit entendre comme je ne pouvois quitter l’Isle ny le Fort sainct Louys à cause de la multitude des Sauvages qui me venoient trouver de tous costez, mais que je l’avois envoyé en ma place, à fin de le baptiser, avant que de mourir, si tant estoit qu’il fut si malade qu’il ne peut venir jusques en l’Isle, pour estre baptisé de nos mains. Ayant entendu cecy il se remplit de ferveur & d’ardeur ; Puis que la chose va ainsi, dict-il, je ne permettray point qu’un Caraibe me lave : mais je veux estre baptisé de la main des Païs, & ne manqua pas, (tout malade & foible qu’il estoit, & tant, qu’il ne se pouvoit soustenir qu’à grand’peine) de se lever le lendemain, de s’embarquer & venir au Fort me trouver, lequel m’exposant le grand desir qu’il avoit d’estre fils de Dieu & estre lavé, me raconta par le Truchement, les visions que j’ay mis cy-dessus. Je luy fis responce qu’il falloit donc qu’il apprist la doctrine Chrestienne le plustost qu’il pourroit, & renonçast à la pluralité des femmes, se contentant d’une seule. C’estoient les deux choses que nous demandions aux adults qui requeroient le Baptesme, entre les autres.
Il me repliqua, que pour la pluralité des femmes, c’estoit chose qu’il n’avoit jamais gueres approuvee, & qu’il estoit plus que raisonnable qu’un homme n’eust qu’une femme, mais que pour le bien de son mesnage, il en avoit besoing de plusieurs. Je luy dy là dessus qu’il pouvoit avoir plusieurs femmes en qualité de servantes, mais non en qualité de femmes. A quoy il s’accorda facilement, & armé d’un grand courage d’apprendre la doctrine Chrestienne il la sceut en peu de jours : lors il desira de moy avant que d’estre baptisé, que je l’instruisisse des ceremonies qu’il avoit si attentivement contemplees le 1. jour qu’il fut touché de l’esprit de Dieu.
Je luy dis que le Toupan estoit un grand Seigneur, lequel encore qu’on ne le vist point, ne laissoit d’estre present devant nous, & partant qu’il falloit le servir avec une profonde reverence, & avec des ornemens & habits tous differens de l’ordinaire. Que le premier vestement blanc qu’il me vit prendre nous signifioit trois choses : Premierement, l’innocence & la pureté avec laquelle nous devons paraistre devant luy : Secondement, le vestement de son humanité, prise du sang d’une vierge, soubs lequel il avoit conversé avec les hommes ; Troisiesmement, que c’estoit pour nous representer la robe de mocquerie qu’il receut de ses ennemis, quand il voulut souffrir pour nous, leur permettant d’exercer sur luy ce qu’ils voulurent, non qu’il ne les eust bien empesché s’il eust voulu. Que la ceinture de laquelle je m’estois ceint, & ces bandes de drap de soye que j’avois mis en mon bras & en mon col, nous representoient les ornemens que nous devons donner à nostre ame à ce qu’elle soit agreable à Dieu, à sçavoir, par la ceinture la continence des femmes, par la bande sur le bras, que nous devons bien faire au prochain, & la bande sur le col, où l’on a coustume de porter les Colliers & Carquans marque d’amour, c’estoit la perseverance en nostre profession : qu’aussi cette ceinture & ces bandes nous representoient les cordes avec lesquelles le Sauveur avoit esté lié.