Cet autre vestement de soye que je mettois par dessus tout, c’estoit le zele ou salut des ames, lequel nous tous devions procurer, estans obligez de ne pas nous contenter d’aller au Ciel, mais faire ce que nous pourrons afin que nos semblables nous y accompagnent. Joint aussi que cela signifie le second vestement de risee qui fut donné à nostre Seigneur en sa Passion. Quant à l’eau & au sel, sur lesquels il me vit prononcer les paroles, c’estoit que je donnois puissance à l’eau de la part de Dieu, de chasser le Diable du lieu où elle seroit jettee, & des personnes sur lesquelles elle tomboit : & par ainsi que l’aspergement ou arrousement que j’en faisois avec la Palme, sur les François, c’estoit pour chasser les Diables d’autour d’eux. Et quant à ce qu’ils chantoient, pendant que j’aspergeois, c’estoit une priere qu’ils faisoient à Dieu, d’estre nettoyez interieurement de leurs pechez.
Ayant esté parfaictement instruict de toutes ces choses, nous arrestames qu’il seroit bon, & à propos de le baptiser, au jour & feste de la Tres-saincte Trinité : Il choisit pour son Parrin le Sieur de Pesieux, & le jour escheu, on le fist vestir d’une toille de coton tres-blanche, pour garder la convenance au Sacrement qu’il devoit recevoir : c’est l’innocence & candeur Baptismale conferée soubs l’invocation des trois Personnes de la Saincte Trinité. Un grand nombre de Sauvages, principalement de Tapouitapere, se trouverent à son Baptesme, chose qui les excita & incita merveilleusement, voyans cet homme, leur semblable, respecté entr’eux, tant pour ses barberies anciennes, que pour l’authorité & aage qu’il avoit, recevoir comme un petit enfant, le lavement de Jesus-Christ sur son chef.
Voyant une si belle occasion de profiter, je fis fendre la presse entre les François, pour faire approcher les Premiers & Principaux des Sauvages là presens, ausquels je fis faire cette harangue par le Truchement. Vous voyez, mes amis, journellement devant vos yeux en vostre terre que les oyseaux s’entre-suivent, & où les premiers dressent leur vol, là toute la trouppe se met en suitte : vous sçavez bien que les Sangliers marchent en grande quantité de compagnie, sans qu’aucun d’iceux se fourvoye des traces des premiers : vous experimentez que les Paratins, c’est-à-dire, les Poissons nommez Mulets, vont dans la mer en grosse trouppe suivants leurs conducteurs, tellement que les premiers s’eslançans de l’eau à la rencontre de vos Canots quand vous allez à la pesche, les autres les invitent, lesquels tombans dans vos Canots, vous en prenez grande quantité. Qui fait cela ? C’est l’exemple des semblables. La Nature ayant vivement inseré dans toutes creatures vivantes & cognoissantes une attraction des choses semblables en espece les unes apres les autres. Regardez maintenant cet homme qui est de vos semblables, & des premiers d’entre vous, lequel se faict enfant de Dieu. Je sçay bien que vous estes portez à nous donner vos enfans, mais quelques uns d’entre vous ont opinion, qu’ils ne sont pas capables de recevoir le Baptesme pour estre trop vieux : c’est une tromperie en vous, car Dieu n’est acceptateur de personne, vous estes aussi propres d’estre baptisez, & d’aller au Ciel, comme vos enfans : voicy cet homme que je vay baptiser devant nous, à la charge, comme il m’a promis, d’enseigner ceux qui voudront l’escouter : Ouvrez les oreilles pour entendre ce qu’il va reciter.
Cela dit, je le fis mettre à genoux sur les marches de l’Autel, & reciter haut & clair en sa langue, les mains jointes, la Doctrine Chrestienne, laquelle nous mettrons cy-apres en son lieu : puis je commençay les ceremonies de son Baptesme à la veuë des autres Sauvages qui contemploient le tout fort attentivement, & ayant parachevé & admis le nom imposé par son Parrin de Martin François, à cause de la convenance qu’il y avoit entre son ancien nom Marentin, à Martin, pour faire que ceste sienne conversion fust mieux recogneuë, de tous les Sauvages, qui le cognoissoient par ce nom de Marentin : Apres, dis-je, que tout cela fut faict, je le fis asseoir aupres de son Parrin, & commençay la Messe, laquelle il escouta fort devotieusement, ayant tousjours les mains jointes, & venu à l’eslevation du Sainct Sacrement, il se mist à genoux comme les autres, recitant à part soy l’Oraison Dominicale & sa croyance, tandis qu’il vit que les autres François demeurerent à genoux.
Quelques jours apres il voulut s’en retourner en son village, ayant obtenu la santé du corps & de l’ame, & prenant congé de nos Messieurs & de moy, nous luy donnasmes des Chappelets, des Images, des Agnus Dei & des noms de Jesus : Nous luy recommandasmes sur tout, qu’apres qu’il auroit servi Dieu, il se ressouvint de prier la Vierge Marie Mere de Jesus-Christ, disant autant d’Ave Maria en sa langue, qu’il y avoit de grains en ce Chappelet, & que venu aux gros grains il dist l’Oraison Dominicale en sa mesme langue : Il prit une grande devotion à cette Saincte Mere de Dieu, tellement qu’il portoit son Chappelet à son col, qu’il baisoit souvent, & quand il vouloit prier Dieu, il le tiroit, & faisoit ce que nous luy avions appris.
Avant que de partir il me dit qu’il n’avoit qu’un fils qu’il m’ameneroit à son retour, afin que je le visse, & que quand il l’auroit entierement instruit en la Doctrine Chrestienne, je le baptiserois, & le donneroit aux Peres desormais pour demeurer tousjours avec eux. Il nous promit semblablement qu’il esliroit une de ses trois femmes, specialement celle qui estoit mere de cet enfant, si tant estoit qu’elle voulust se faire Chrestienne comme luy : pour les deux autres, qu’il les retiendroit comme servantes : Il s’est fort bien aquitté de ces promesses, par ainsi il s’embarqua, & s’en alla à Tapouitapere chez luy en son village.
Des Grands fruicts que fit cet homme Chrestien en l’instruction & conversion de ses semblables.
Chap. IV.
Il n’y a rien plus fuyart & plus difficile à rendre domestique que la Panthere : c’est bien davantage, elle est de son naturel fort furieuse vers les animaux des forests qu’elle tranche & met en pieces à la premiere rencontre : toutesfois au renouveau, quand elle se sent emprainte & chargee de petits, elle se rend plus favorable, jettant des bonnes odeurs par les Pores de son corps, & muant sa voix de cruelle qu’elle estoit, en doux appels des autres animaux à suire son odeur & jouyr de sa societé : ce qu’ils font.
La Nation des Tapinambos estoit une vraye Panthere, cruelle sur tout autre Peuple, ainsi que leur coustume de faire le tesmoigne assez, mangeans leurs ennemis : mais aussitost que le renouveau de la grace a paru sur leur terre, ils ont changé leur cruauté en douceur, leurs discours damnables en discours salutaires, les puantes odeurs procedantes de leur Boucan, en bonnes odeurs, s’attirans les uns les autre à l’odeur de Jesus-Christ, rejallissante au dehors par les pores ouverts d’un amour vers le prochain, à luy vouloir le mesme bien qu’ils ont receu, à ce provoquez par la conception spirituelle faicte des graces de Dieu au fond de leur Ame, selon ce qu’il dit aux Cantiques. I. Oleum effusum nomen tuum, ideò adolescentulæ dilexerunt te nimis : Et peu apres, Trahe me post te, curremus in odorem unguentorum tuorum : Ton nom, ô Sauveur du Monde, & la cognoissance d’iceluy est un baume respandu, à la force & odeur duquel les jeunes Ames se sont esprises de ton amour, & tost se sont mises à la poursuite de son acquisition.