Or si c’est chose digne d’admiration de voir la malice de l’Esprit infernal en tout ce que nous avons dit jusques icy : beaucoup plus grand doit estre nostre étonnement, en ce que je vay dire : parce qu’il a estably la confession auriculaire entre ces Sauvages. Je ne dy rien que je n’aye entendu de mes oreilles de la bouche de Pacamont, & semblablement par le recit d’autres Sauvages & François. Ce grand Pagy en sa Province de Comma alloit visiter quand il luy plaisoit les vilages de son cartier, & la commendoit que chacun vint à confesse à luy, specialement les jeunes femmes & les filles : & quand il trouvoit quelques une qui ne vouloient pas tout dire, il les menassoit de son Esprit, qu’au cas qu’elles ne dissent tout il les tourmenteroit & sçavoit finement recognoistre si elles disoient tout ou non. Puis il leur donnoit je ne sçay quelle sorte d’absolution, mais le galant sçavoit bien apres dire les nouvelles de l’escole, remarquant les unes & les autres pour telle & telle action, & neanmoins cela, il n’a pas laissé d’exercer ce mestier & façon d’entendre les confessions jusques au temps que nous arrivasmes là. Pensez je vous prie, qui luy pouvoit avoir appris ceste maniere de confesser auriculairement, menacer ses semblables qu’au cas qu’ils celassent quelque chose son Esprit les batroit, & que confessant tout, son Esprit les absoudroit.

Des Signes manifestes de la ruine du Diable en ces Pays de Maragnan.

Le sauveur du monde en S. Marc, auparavant que de monter à la dextre de son Pere, donna charge à ses Apostres & Disciples d’aller par tout le monde universel, convertir les infideles, les asseurant par certains signes & marques d’une prochaine ruine de l’Empire des Demons, à sçavoir, Signa eos qui crediderint hæc sequentur : In nomine meo dæmonia ejicient, linguis loquentur novis, serpentes tollent, & si mortiferum quid biberint, non eis nocebit. Super ægros manus imponent & benè habebunt : Ces signes suivront ceux qui croiront, ils chasseront les Diables en mon nom, ils parleront nouveaux langages, ils osteront les serpens, & s’ils boivent quelque venin mortifere il ne leur nuira point : ils imposeront leurs mains sur les malades & s’en trouveront bien. Pour entendre clairement ces paroles, il faut noter avec les Peres & Docteurs, qu’elles ont esté pratiquees literalement par les premiers Chrestiens : d’autant qu’il estoit necessaire en ce premier âge de l’Eglise, laquelle devoit combatre l’obstination des Juifs & la folle sagesse des Gentils. Mais depuis que la Foy a esté estenduë par l’Univers, & que l’obstination des Juifs a esté condamnee de tous, & la sagesse humaine tenue pour vanité : il n’a pas esté necessaire d’effectuer literalement ces signes en toute les conversions de mecroians, ains seulement la pratique Allegorique & Mystique a esté suffisante. Et c’est ce que nous voulons montrer en ce chapitre avoir esté faict & se faire tous les jours parmy ces terres de Marignan.

Premierement il est dit, In nomine meo dæmonia ejicient, ils chasseront les demons en mon nom. Dans les deux ans que j’ay esté en Maragnan j’ay veu cecy executé en diverses façons : c’est que les Diables ont faict paroistre realement la pœur & la crainte qu’ils avoient du nom de Dieu, procurans par toutes les voyes du monde, d’empescher nostre Mission, de persuader à leurs Barbiers qui leur estoient plus fidelles de retenir les peuples sur lesquels ils avoient commandement de s’approcher de nous, donner terreur aux Sauvages du signe de la Croix & les inciter à les arracher, exciter les mauvais exemples pour tourner en risee ce que saintement nous enseignons à ces Barbares, intimider par plusieurs fois les habitans de Marignan, Tapouïtapere, Comma, les Caietez, ceux de Para & Miary, à ce qu’ils eussent à fuir dans les bois & pays perdus, de peur qu’ils ne tombassent en la cadene & captivité des François ou Portuguaiz : cependant il est arrivé tout autrement : car au temps que nous estimions que tout estoit perdu, ç’a esté lors que Dieu a faict paroistre la puissance de son nom, retenant non seulement ces Sauvages aupres de nous, les rendant faciles & obeissans à sa parole, mais aussi il a fait que ces Barbares mesprisent leurs sorciers & la puissance des Diables tenans pour certain que le nom de Dieu & l’ablution de Jesus-Christ fait fuir Gyropari. J’en donneray de beaux exemples.

Vous vous souviendrez de ce que j’ay dict cy-dessus tant des Barbiers des plaines de Miary que des habitations de Thiü, comme les Diables leur manifestoient la crainte qu’ils avoient des croix plantees au nom de Jesus-Christ, & de nous ses chetifs serviteurs : Et comme quelqu’un de leurs principaux m’entretenoient sur ce que ces Barbiers n’avoient voulu venir avec eux : je luy en demande la raison : il me dict : Parce que Giropari craint le Toupan.

Acaiouy Principal de Miary, duquel nous parlerons cy-apres plus amplement, lors qu’il me vint trouver pour me demander congé de faire sa loge aupres de moy : ne voulant demeurer avec les autres au fort : il me dict qu’entre les raisons qui l’emovoient à bastir sa loge prez de la nostre, c’estoit que Giropari n’osoit approcher du lieu où nous habitions, puis que nous estions venus exprez afin de le chasser du pays.

Pierre le Chien Sauvage baptisé à Dieppe il y a plusieurs annees nous contoit, aux sieurs de la Ravardiere, de Pisieux, & autres & à moy sur la demande qu’on luy faisoit de ses fortunes en guerre, que Dieu l’avoit tousjours gardé en mille dangers pour ce qu’il estoit Chrestien, & faisoit fuir les Diables dés-lors qu’il entroit en un village, que ses semblables estoient asseurez, quand ils estoient avec luy, & ne craignoient point Giropari.

Autant en croioient les habitans de Tapoïtapere des nouveaux Chrestiens lesquels ils estimoient commander à Giropari & le chasser, & estoient bien aise d’avoir des Chrestiens en leurs vilages pour la mesme raison. Cecy m’a esté rapporté assez souvent tant par Martin François Indien, que par les François. Et à ce sujet nous inculquions dans l’esprit des Catecumenes ce poinct & croyance, que sitost qu’ils seroient lavez, ils auroient puissance sur les Diables, & ne les devoient desormais craindre aucunement.

Somme c’est un bruit general dans tous ces pays que les Diables sont des mauvais Espris lesquels redoutent les Pays & les Karaïbes, c’est-à-dire les Peres & tous ceux qui sont baptisez. Il me souvient que mille fois parlant aux Sauvages de ceste matiere, ils me respondoient, Gyropari yportassouassequegésera, le diable est à present bien pauvre & gueux, il a grand pœur, il n’est plus si hardy qu’il estoit : Giropari ypochu, Toupan Katou, le diable est meschant, il est cruel, il ne vaut rien ? Mais Dieu est tres-bon. Que pourriez-vous desirer d’avantage pour l’accomplissement de ce premier signe, & pour l’asseurance de la totale ruine du diable ? Voilà les diables qui confessent eux-mesmes qu’ils craignent le nom de Jesus-Christ, les armes de sa Passion, & mesme ses serviteurs, dissuadent leurs plus intimes amis de s’approcher de nous, renversent le ciel & la terre pour empescher nos entreprises, suscitent tout ce qu’ils peuvent inventer pour les rompre : En fin ils donnent du nez en terre, sont au bout de leurs finesses : Ceux qui jadis les craignoient, les meprisent à present. Que reste-il sinon de poursuivre les choses encommencees.

Linguis loquentur novis, ils parleront nouveaux languages. Vraiement nos Sauvages de Maragnan parlent un language bien nouveau, puis qu’aucun devant nostre Mission sinon ce Marata Ancien, c’est à dire un des Apostres de Jesus-Christ, duquel nous avons parlé cy devant, ne leur appris à parler comme ils parlent à present à sçavoir, la profession du Christianisme, en recitant le Symbole des Apostres Arobiar Toupan &c. & parler à Dieu par l’Oraison Dominicale, Orerouue &c. dresser leurs vies & leurs actions suivant les commandemens de Dieu, ymoeté yepé Toupan &c. & selon les commandemens de l’Eglise Are maratecouare ehumè &c. laver & fortifier leurs ames par les S. Sacremens. Iemongaraïue &c.