N’est ce pas parler un langage nouveau que discourir ensemble des mysteres de nostre Foy tels que sont l’Unité d’Essence en Dieu & Trinité de Personnes : que le Fils de Dieu ait pris un Corps dans le Ventre Virginal : qu’il soit mort luy qui est Autheur de vie : que les meschans sont aux Enfers : que tous les hommes resusciteront en corps & en ame : & de là chacun ira au lieu de sa sentence, Et cependant voilà les discours ordinaires de nos Barbiers, qui par cy-devant ne parloient que de tuer, manger, rotir, boucaner leurs ennemis, ne traittoient que de leurs lubricitez paillardises & folies. Celuy qui voudra bien peser cecy, s’etonnera d’un tel changement parmy des Barbares qui ne sçavoient chose aucune, que ce que simplement la nature leur avoit enseigné.

Les Juifs croioient que les Apostres fussent sortis d’un cabaret pleins jusques au gosier de vin & de viande, quand ils virent qu’en mesme temps les Gentils de divers pays faisoient signe de bien entendre ce qu’ils preschoient, & que les Apostres semblablement entendissent leurs questions & demandes sur ce qu’ils enseignoient : Je vous dy pareillement que les Sauvages estoient estonnez & perdus quand ils voioient leurs semblables baptisez discourir en leur langue de choses si hautes, si profondes, & si nouvelles, comme celles que nous leurs apprenions par les truchemens, & disoient les uns aux autres : D’où vient que ceux cy parlent si bien du Toupan & que les Pays leur ayent peu apprendre de si belles choses, qu’ils nous recitent, & mesme nos enfans qui sont plus sages que nous, & que tous nos Peres & Ancestres qui nous ont devancé : desquels pas un, quoy qu’ils ayent vescu longtemps, ne nous a rien dict de semblable comme font les Pays : Il faut de necessité qu’ils ayent parlé à Dieu.

Troisiesmement serpentes tollent : Ils osteront les serpens. Qui sont ces serpens du Bresil, lesquels envenimoient de leur langue & de leur queuë ces peuples ? Ne sont-ce pas premierement tous les grands & petits Sorciers qui abusoient de leurs Nations ? La Foy de Jesus-Christ, estant comme la Cigongne, laquelle purge les Pays où elle faict sa demeure des serpens venimeux. Sainct Paul jetta en l’Isle de Malte la vipere qui le tenoit au doigt, dans le feu. Le doigt donné de Jesus-Christ aux Apostres, est la puissance du Sainct Esprit, qui va à l’ordinaire des Agents naturels doucement, sans contraincte, disposer le subject à recevoir une nouvelle forme, par le bannissement & ruyne d’une autre forme contraire : Ainsi ces viperes jettees au feu, sont les Ministres de Sathan, que le Sainct Esprit chasse, pour rendre la Nation abusee susceptible de l’Evangile, & de la cognoissance de Dieu. Que si je dis qu’il semble que le Sainct Esprit aye envers ces Sorciers de Maragnan faict un plus grand miracle, qu’il n’a faict vers les Sacrificateurs du Paganisme : Je croy que mon opinion sera bien receuë, par ce que ostez deux ou trois de ces Sorciers, les autres, voire les plus grands ne desirent rien plus que d’estre baptisez : au contraire rarement ces Sacrificateurs du Diable en la Gentilité, espousoient le Christianisme : Par ainsi nous pourrions dire que les Serpens venimeux, rampans leurs poitrines sur la terre sont devenus oyseaux volans dans l’Element de l’air suivans la Prophetie d’Isaye : De radice colubri egredietur Regulus, & semen ejus absorbens volucrem : De la racine de la Couleuvre sortira le Basilic, & la semence du Basilic engloutira l’oyseau ; Ce que Vatable interprete en cette sorte[160] : De radice serpentis egredietur Regulus, & fructus ejus Cerastes volans : De la racine du serpent sortira le Basilic, & le fruict d’iceluy sera un Ceraste volant.

Pour entendre ce passage il faut se souvenir de ce qu’escrivent les Naturalistes, à sçavoir que les grosses Couleuvres engendrent le Basilic : lors qu’elles ont mangé un Crapaux : Mais le Basilic cherche les Poules blanches, avec lesquelles il a conjonction & de sa semence pondent des œufs, lesquels elles cachent dans un trou au sable à l’ardeur du Soleil, & de ces œufs s’esclosent des serpens volans. Ils ne disent rien en cet endroict, que je n’aye experimenté en Maragnan selon le commun advis & opinion des Sauvages. Car il m’arriva par deux fois qu’une Poule blanche que j’avois, fit deux petits œufs, ronds comme une Prune de Damas & picotez : puis changea son chant, & eussiez dit, qu’elle estoit fole : Nos Sauvages me dirent alors, qu’infalliblement le Basilic l’avoit couplee dans le bois, & qu’il la falloit tuer & jetter, & brusler les œufs, par ce que quiconque mangeroit des œufs qu’elle pondroit, en mourroit asseurément : & si on laissoit les œufs sans les brusler, il en sortiroit des serpens volans, qu’elle n’estoit la premiere, ains souvent cela arrive, & aussi tost les Poules changent leur chant, & n’arrestent en place. Accommodons cecy à nostre propos, & disons que la Couleuvre ancienne est le Prince des Demons Sathan, les Basilics sont les Diables ordonnez sur les Provinces par Lucifer, afin de seduire le monde, les serpens d’iceux sont leurs Ministres, tels que sont les Pagys ou Barbiers du Bresil, lesquels veulent acquerir des aisles pour changer d’Element, de la terre en l’air, quitter leurs vieilles & abominables coustumes de ramper la poictrine en bas en leurs abominations & service diabolique, & s’approcher du Ciel, comme le reste des Indiens par l’ablution ou lavement de leurs anciens pechez au Sacrement de Baptesme.

Ces Serpens aussi bannis du Bresil, sont ces mal-heureuses coustumes & pechez abominables qu’ils commettoient, tel qu’estoient les vilenies, rages & vengeances, ainsi que nous avons discouru en autre lieu assez amplement.

Quatriesmement, Et si mortiferum quid biberint non eis nocebit : Et s’ils boivent quelque poison mortifere il ne leur nuira point. Le vray poison que les ames avalent, est la fausse doctrine que le Diable faict suggerer aux oreilles des nouveaux Chrestiens. Vous le trouvez en plusieurs exemples du siecle mesme des Apostres : Comme certains seducteurs s’en alloient débaucher les simples, lesquels avalans la potion d’Aconite se sentoient aussi tost bourrelez dedans l’ame & esbranlez en la foy, mais le Sainct Esprit, duquel il est dit en la Genese, Spiritus Domini, ferebatur super aquas, l’Esprit du Seigneur estoit porté sur les eaux du Chaos, c’est-à-dire, non encore perfectionnees ny esclairees, ou comme veulent dire les autres, Incubabat aquis, il couvoit les eaux du Chaos pour en tirer les belles Colombes, ainsi que feignoient les Poëtes, des œufs de Thetis, couvés par le Pigeon blanc, ou le Cigne, desquels sortirent Castor & Pollux, ou bien, fovebat aquas il eschauffoit ces eaux encore froides : Le Sainct Esprit, dis-je, excuse plus aisément la fragilité & foiblesse de ces nouveaux Chrestiens, que non pas celle des anciens en la foy. Par ainsi il va voletant sur ces eaux destournees du vray chemin par les mauvais discours de ceux qui ont l’ame mal faicte, va couvant les œufs delaissez du Pere & de la Mere les ames fraichement lavees, mais esloignees de la presence de ceux qui les ont nettoyees : eschauffe ces eaux gelees par le souffle du pernicieux Aquilon, & ne veut que le poison beu leur donne la mort, ains les ramenant au giron de leur Mere, & entre les bras de ceux qui les avoient apres Dieu engendrez spirituellement à Jesus-Christ pour leur faire vomir ce venin de leur cœur, & reprendre la salutaire nourriture, par laquelle elles se fortifieroient pour resister desormais à tous esbranslemens.

Cela se passa au Bresil, aussi bien qu’il se fit du temps des Apostres, que quelque nombre de nouveaux Chrestiens de Tapouïtapere estonnez des mauvais discours d’un certain personnage, se despoüillerent & renoncerent à demy au Christianisme : mais nous y pourveusmes soigneusement : Aussi firent nos Messieurs qui se rendirent tres-diligens à remedier à ce mal, y apportans tout ce qu’ils jugerent estre necessaire, & par ainsi ces nouvelles plantes fletries d’une Bise gelante, retournerent à leur premiere verdeur & vigueur, & nous revenans voir au Fort S. Loüis, nous les encourageasmes à demeurer à jamais stables & fermes en la profession du Christianisme, & leur enchergeasmes de ne s’esloigner point de Martin François qui nous servoit en ces cartiers quasi comme de suffragant : Le Diable par ce moyen se sentoit de toutes parts acculé, & ses affaires alloient de jour en jour en empirant. J’espere à present que j’escris cecy, que les Peres qui sont par delà, luy donnent de terribles alarmes, & que son Royaume va fort en decadence, & s’approche de sa totale ruine : Car avant que je quittasse l’Isle, je voyois & experimentois une disposition generale & universelle de la conversion de ces peuples[161], specialement des enfans.

Que les enfans du Bresil termineront & finiront le Royaume de Lucifer, & commenceront à establir le Royaume de Jesus Christ.

Chap. XIIII.

Le Psalmiste Royal David en son Psalme 8. lequel est institulé en cette sorte, In finem pro torcularibus, Psalmus David. C’est à dire le Pseaume de David qui doit estre chanté en action de graces au Seigneur, sur la fin des vendanges, dit, par prevision de la ruine totale de l’Empire de Lucifer sur les ames infidelles, & de l’establissement du Royaume de Jesus-Christ : Ex ore infantium & lactentium perfecisti laudem propter inimicos tuos, ut destruas inimicum & ultorem. Tu as perfectionné ta loüange par la bouche des enfans & des petits à la mammelle en dépit de tes ennemis ; à ce que tu destruises l’Adversaire & le Tyran plein de vengeance. Rabbi Jonathas embellit ce passage & l’esclaircit en cette sorte : Fundasti fortitudinem ut destruas Authorem inimicitiarum & ultorem. Tu as fondé la force de ton Empire par la bouche & confession de foy des petits enfans, pour monstrer ta grandeur, en ruinant de fond en comble l’Autheur des inimitiez & le vangeur sanguinaire. Et Sainct Hierosme dict : Quiescat inimicus & ultor, Tu as fermé la bouche au seducteur ennemy de salut & enragé contre les hommes par la voix des enfans.